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EDITO du 30 septembre 2013
« Civilisations et barbaries »
L’article de Jacques Demorgon « Civilisations et barbaries » paru dans La Révolution Prolétarienne du premier trimestre 2012, est aujourd’hui mis en ligne dans le présent édito.

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Civilisations et barbaries
Tragique printemps des présidentielles françaises 2012

0./ Avant-propos
1./ Civilisations, toujours en question
2./ L’abattage rituel, où tout reste à comprendre (Girard)
3./ Un différentiel continental d’interactions humaines (Diamond)
4. / Quelles dynamiques favorisèrent les sciences et les techniques ? (Cosandey)
5./ Asie, Europe, Islam, l’interdépendance des civilisations
6./ L’Europe, grandeur et décadence (Goody)
7./ Plus qu’un ange, plus qu’une bête, l’humain
8./ Lévy Strauss, politiquement incorrect
9./ Un regard vers l’avenir
10./ Folie, barbarie, terrorisme dans l’ « innocente » humanité
11./Bibliographie






0./ Avant-propos
La question des civilisations faisait de nouveau surface. On voulait les comparer ; les juger toutes égales ou désigner la meilleure. Soudain, éclate et prolifère le monstrueux du tueur de trois militaires, de deux enfants avec leur père, d’une fillette seule qu’il poursuit pour la tuer, à l’intérieur d’une école juive. Qu’est-ce qui se passe là qui se manifeste régulièrement ? Récemment, en Norvège, aujourd’hui en France, souvent aux Etats-Unis, et encore avec ce vigile blanc tuant un adolescent « noir » désarmé ? Pourquoi, comment s’engendre le monstrueux ?
Nous voudrions croire que la question des civilisations est alors dépassée. Aucunement car les penser judicieusement dans leurs oppositions et leurs décalages et partager le plus possible cette pensée, c’est simplement penser l’humain. Les civilisations ne le sont que de prendre en compte folies, barbaries, terrorismes. Pas de les laisser se développer pour en faire des armes les unes contre les autres.

1./ Civilisations, toujours en question
Soucieuse d’une Constitution, l’Europe, hier déjà, s’embrouillait entre les pays comme la Pologne, l’Espagne, le Portugal qui, au nom de l’histoire, exigeaient la mention des « racines chrétiennes de l’Europe » et ceux qui la refusaient pour cause de laïcité. Aucun consensus ne fut obtenu. La philosophe Chantal Delsol (2011) a maintenu sa critique radicale d’une « laïcité qu’elle trouve « hypocrite » d’opérer un déni de la réalité historique.
Deux ans après le « non » au Référendum constitutionnel, Nicolas Sarkozy, récemment élu, s’exprime le 26 juillet 2007, à Dakar : « Le drame de l’Afrique c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire… Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance… ». Depuis, le Président a fait mine de s’intéresser à la « politique de civilisation » d’Edgar Morin (2002).
Aujourd’hui, dans la campagne électorale des présidentielles, Claude Guéant, ministre de l’intérieur, chargé des Cultes, prétend, le 4 février 2012, qu’il y a « des civilisations que nous préférons ». Il redit peu après « pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas ».
Il s’attire, le 7 février, une réplique radicale du député martiniquais Serge Letchimy : « Vous, M. Guéant… vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? ». Cette référence au nazisme a conduit le gouvernement et la majorité qui le soutient à quitter aussitôt l’Assemblée nationale. Cette référence sera dénoncée comme inacceptable et même répugnante par des magazines tels que Valeurs actuelles (2012).

2./ L’abattage rituel, où tout reste à comprendre (Girard)
Depuis que la question du voile mobilise moins, la querelle de l’abattage des viandes s’impose régulièrement. En décembre 2006, elle est l’objet d’un échange de lettres entre B. Bardot et N. Sarkozy. En novembre 2010, Marine Le Pen reprend la question sous l’angle de la laïcité. En novembre 2011, quasiment personne n’est au courant de la sortie d’un rapport émanant du Conseil Général de l’Alimentation (CGA) – 10 experts y ont contribué – et le rapport reste confidentiel – occulté, ignoré, avant que la présidente du front national ne relance une nouvelle fois le débat. En pleine campagne présidentielle, cette fois – ah là, là ! l’hallal fait flamber les médias. Le 3 mars, le président d’une République qui bannit les catégories ethniques, lance, pourtant, « l’étiquetage de la viande en fonction de la méthode d’abattage » ; comme si, dans l’esprit du devoir de voir, et de savoir, on ne pouvait cacher le halal ou le casher (kasher). Le 5 mars, le premier ministre précise : « Les religions doivent réfléchir au maintien des traditions ancestrales qui ne correspondent plus à grand-chose, aujourd'hui, avec l'état de la science, l'état de la technologie, les problèmes de santé… ». Ses propos suscitent l’ire des communautés religieuses dont les hauts représentants sont successivement reçus à Matignon. Le Premier ministre se défend d’avoir la moindre intention de blesser les communautés religieuses. Il maintient toutefois la nécessité de trouver une solution pour l’information des citoyens.
De leur côté, ceux qui se veulent rationnels invoquent, à la fois, la souffrance animale infligée et le souci de l’hygiène. Mais, de tel ou tel point de vue, l’hygiène est invoquée par tous. « L’œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs » (OABA), présidée par Jean-Pierre Kiefer, fait savoir que 58% des moutons relèvent de cet abattage rituel par un « sacrificateur ». La relation s’impose avec la grande fête musulmane du sacrifice du mouton. Ce qui ressort des chiffres, c’est que l’abattage rituel est subrepticement employé sans demande citoyenne à ce niveau. Que se passe-t-il ? L’abattage rituel fait apparaître la concurrence entre associations qui rivalisent pour représenter les musulmans. Il est pris comme élément de référence identitaire de diverses façons car les interprétations varient comme le souligne clairement Gilles Kepel (2012).
Le halal dépasse totalement le domaine de l’abattage. Sa signification principale « ce qui est licite », renvoie même au regard masculin sur les femmes et condamne comme jadis les chrétiens l’adultère commis en pensée. D’une façon plus générale encore, le halal réfère aux catégories « politico-religieuses », fondatrices des communautés humaines, de leurs mœurs et de leur identité : le permis et l’interdit, le profane et le sacré, le pur et l’impur.
Techniquement, l’abattage rituel délaisse l’étourdissement animal. Il est alors question et de la souffrance animale et de la conservation des viandes en fonction de l’écoulement du sang. La question financière est aussi présente de plus d’une façon. L’abattage rituel a un coût pris par ceux qui l’exécutent au nom de leur groupe religieux. Mais, comme il supprime le poste de l’étourdissement, il apparaît aussi plus rentable sans relation à la religion. Ilest vrai, en entretien avec Juliette Cerf (2012), le philosophe italien Giorgio Agamben disait, déjà, sans malice : « le capitalisme est en réalité une religion ». On peut comprendre et penser encore un peu plus loin, avec René Girard (2011), analyste en profondeur du sacrifice originel. Autrefois, il était accompli par tous les membres d’une tribu. Chacun devait plonger le couteau sacrificatoire dans la victime, mais seulement le jour du rite sacrificiel commun. Entre deux sacrifices, la violence restait interdite. Le sacrifice était donc un rite de prévention de la violence. Chacun en l’exerçant – exceptionnellement ce jour là – était supposé s’en purifier. Par la suite, la croissance démographique des tribus entraine leur transformation en royaume. Le rite sacrificiel collectif est devenu impossible. Désormais, le sacrifice est confié à un sacrificateur, personnage représentatif et symbolique unique, qui l’exerce au nom de tous. De ce fait, la catharsis de la violence devient elle-même symbolique. La violence réelle, toujours difficile à contenir, l’est de moins en moins. Les sociétés royales allaient passer du préventif au curatif en inventant le tribunal avec ses jugements, ses sanctions et ses peines. Dès lors, le sang ne coulait plus.
Toutefois, la tradition peut vouloir conserver cette référence à la violence meurtrière effective avec ce qu’elle a de visible, d’ostensible. Parmi les esprits consensuels, certains trouvent la conciliation possible entre la tradition et la modernité. En effet, l’étourdissement n’est pas la mort. C’est donc encore d’un être vivant que coule le sang. Au-delà des bénéfices économiques ou identitaires, une perspective plus ancienne, semblerait écouter, sans plus la comprendre, la tradition, ce « passé supposé savoir ». Nous cache-t-il, se cache-t-il que la référence à la violence effective (« faut qu’ça saigne !») reste fondatrice de toute organisation sociale ?

3./ Un différentiel continental d’interactions humaines (Diamond)
La comparaison des civilisations est un exercice extrêmement difficile et même voué à l’échec. Comment comparer si l’on ignore les points de départ des unes et des autres ; et, par la suite, leurs évolutions différentes. Or, cela exige des moyens rarement disponibles : ceux qui permettent de penser l’histoire de façon globale : dans sa durée, sur la planète. Le biogéographe et historien américain, J. Diamond (2000) satisfait à cette exigence. Il a montré que les êtres humains ne disposaient pas de ressources continentales égales. L’Eurasie a bénéficié de circulations fréquentes, d’ordre horizontal : « d’est en ouest » et « d’ouest en est ». Les échanges y étaient plus faciles. Plusieurs grandes civilisations ont, aussi, pu s’y construire ensemble. Rappelons les routes commerciales séculaires du jade et de la soie.
A l’inverse, les continents verticaux, de l’Afrique et des deux Amériques, ont constitué un milieu biogéographique défavorable. Les circulations horizontales ne pouvaient y avoir la même ampleur qu’en Eurasie. Les circulations verticales « nord-sud » ou, potentiellement « sud-nord », se heurtaient aux différentiels climatiques et physiques menaçant les humains en déplacement. En effet, les zones climatiques déterminaient des conditions de vie nouvelles, spécifiques pour eux comme pour leurs troupeaux. Passer d’une zone à l’autre pouvait comporter de graves déstabilisations comme, par exemple, la rencontre avec la Tsé-Tsé. Ces limites, voire ces entraves aux déplacements, ont fait que les ensembles humains d’Afrique et d’Amérique n’ont pas bénéficié de ressources équivalentes à celles dont disposaient les ensembles humains eurasiatiques. Même s’il y a eu aussi telle exception comme la grande migration bantoue. Ce serait bien mal comprendre les études de Diamond que d’y déceler une dévalorisation des Africains et des Américains d’hier. En fait, sa démonstration s’attaque à des universitaires américains, pseudo-scientifiques d’esprit raciste, qui invoquent certains manques des cultures africaines et indiennes pour les interpréter comme le fruit d’une infériorité raciale.
On ne saurait pas davantage tirer des analyses de Diamond que « l’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire ». L’histoire ne fonctionne pas sur un unique modèle qui serait occidental. En tout cas, elle ne commence pas avec la Renaissance ou la Révolution industrielle européennes. De plus, on ne peut ignorer que ces continents ont, aussi, été violemment perturbés par des colonisations qui mirent en œuvre esclavage ou servage. Ce fut doublement le cas de l’Afrique, sous dominations arabes et occidentales. Observation supplémentaire : les tribus de ces continents n’ont pas bénéficié de la présence naturelle du cheval. Elles n’ont pas eu l’occasion de le domestiquer en cheval de trait et en cheval monté. En Eurasie, ces domestications des chevaux ont bouleversé les modalités de l’élevage, de l’agriculture, des transports et des guerres. On sait combien les populations amérindiennes furent impressionnées en voyant arriver les cavaliers espagnols.

4. / Quelles dynamiques favorisèrent les sciences et les techniques ? (Cosandey)
Les observations précédentes ne doivent pas paralyser tout jugement se référant à des données momentanées et locales. Des hiérarchisations limitées, ponctuelles, précises, peuvent faire sens comme objets d’enquête, de réflexion, de débat légitime.
A cet égard, les travaux de David Cosandey (2007) sont significatifs des conditions et des processus permettant des floraisons scientifiques et techniques. Cosandey note que, dans la Grèce antique et dans l’Europe de l’Ouest, on a des côtes fort découpées et, du fait des reliefs intérieurs, des morcellements internes. Cette situation a deux conséquences : elle favorise un développement des transports maritimes plus faciles et plus rentables que les transports terrestres. De plus, abritées par des reliefs protecteurs, les sociétés ont pu se constituer et perdurer grâce à des frontières « naturelles ». Sans être exclues, les conquêtes de certains pays par d’autres en étaient moins faciles. Par contre, les échanges commerciaux étaient actifs et nombreux. En ont témoigné la Ligue hanséatique au nord, la Méditerranée au sud. Et, avec entre elles, de grandes foires, comme celles de Champagne.
Les rivalités, y compris militaires, maintenues entre pays, pouvaient être stimulantes et ouvertes sur des conduites novatrices exceptionnelles. Ainsi, Christophe Colomb essuya de nombreux refus de diverses Cours européennes jusqu’au moment où la Cour d’Espagne, déjà sollicitée, revint sur son refus.
Cosandey ne s’en tient pas aux exceptions « européennes ». Il suit son fil rouge des floraisons scientifiques et techniques sur l’ensemble de la planète. Le morcellement des côtes et celui des territoires ne doivent pas cacher qu’un principe plus général y est inscrit. Les sciences et les techniques se développent davantage, partout sur la planète, dès que des circonstances « x » permettent à des rivalités de s’amorcer dans des conditions économiques assez bonnes et partagées par tous. En Chine, ce fut, à diverses reprises, pendant les « Royaumes combattants » (474-221 AEC), les « Trois Royaumes » et les « Dynasties du nord et du sud » (220-589) ; enfin, pendant les cinq « Dynasties » (907-1279). A l’inverse, quand les conditions économiques ne sont pas favorables, les différents Etats en concurrence manquent de ressources ; le moindre avantage comparatif d’une société lui permet de s’imposer et de créer un Etat global autoritaire qui n’encourage que modérément, ou pas du tout, le développement des sciences et des techniques. Depuis le Premier Empire (221-206 AEC), cette situation d’autoritarisme a caractérisé de nombreuses dynasties impériales chinoises et fut, par exemple, la cause d’un isolationnisme chinois par abandon de l’exploration et de l’expansion maritimes.
Tout cela s’est produit dans l’histoire planétaire : en Chine, en Grèce, en Islam, en Europe. Cosandey corrige deux idées simplistes. On aurait pu croire que la rivalité interétatique était nocive, produisant nécessairement des guerres destructives. On aurait pu croire que la prospérité économique seule était suffisante.
Des études de ce type ne doivent pas être comprises comme conduisant à énoncer la supériorité d’une civilisation. S’il y a supériorité, ça ne sera jamais que dans des espaces et des temps limités. Par contre, l’étude de ces phénomènes et leur appréciation est indispensable car elle permet de découvrir et de comprendre ce qui freine ou stimule les développements humains.

5./ Asie, Europe, Islam, l’interdépendance des civilisations
Aux observations précédentes, il faut encore ajouter que les civilisations eurasiatiques ne peuvent pas être considérées comme des objets séparés, hermétiques, que l’on pourrait comparer d’un point de vue extérieur. Des interactions diverses et nombreuses ont eu lieu et ont toujours lieu entre elles. Ne donnons ici qu’un exemple, trop peu connu.
La République de Venise, à l’origine mercenaire de l’Empire romain d’Orient, devient plus riche que son employeur. C’est là une donnée de civilisation fort significative de l’apparition du capitalisme et des nations marchandes européennes qui vont supplanter royaumes et empires. Précisons que la supériorité de la flotte commerciale vénitienne tient à des inventions techniques lui permettant d’être plus rapide et d’échapper aux pirates. L’une de ces ressources techniques est le gouvernail d’étambot. Son cas est exemplaire. Il apparaît en Occident, au XIIe siècle, chez les Normands, mais on connaît son existence généralisée sur les flottes chinoises du Xe siècle. On l’a retrouvé sur la maquette d’un bateau, objet funéraire datant du 1er siècle de l’E.C ; et même sur une poterie chinoise du 1er siècle A.E.C.
On peut se demander s’il y a eu réinvention, à partir de possibilités inventives partagées par tous les humains, ou transmission historique ; voire dynamique commune entre réinvention et transmission. Sur ces bases, il n’y a aucune raison de refuser de reconnaître que la Chine fut, un certain temps, au sommet de la civilisation : de différents points de vue techniques, politiques, esthétiques. Ou que, plus tard, l’Europe fut aussi dans ce cas, non sans avoir profité de divers apports externes, asiatiques en particulier, auxquels les pays islamiques ont d’ailleurs contribué.

6./ L’Europe, grandeur et décadence (Goody)
En marge de cette querelle des civilisations, caractéristique d’un moment du printemps électoral français, deux philosophes amis, Jacky Dahomay et Luc Ferry, ont manifesté un vif désaccord. Le premier trouve invraisemblable l’appui apporté par le second à la thèse d’une supériorité civilisationnelle occidentale. Luc Ferry entend démontrer, rationnellement, que la civilisation occidentale a une supériorité incontestable : elle est la seule à véritablement promouvoir l’autonomie individuelle.
L’anthropologue britannique, Jack Goody (2010) a consacré un gros ouvrage à dénoncer Le vol de l’histoire par l’Occident. Il traite précisément de cette question de l’individu et de sa liberté. D’abord, aujourd’hui, il observe cela sur le terrain des tribus africaines. Et il rappelle que des observations semblables étaient déjà faites par Ibn Khaldoun. Jean Baechler (1985), lui aussi dans un gros ouvrage, analyse toutes les formes de démocratie et consacre un chapitre à la démocratie communautaire tribale d’autrefois.
Autre preuve, celle qu’apporte Emmanuel Todd (2011) en démontrant que la famille nucléaire – que l’on trouve en France et en Grande Bretagne – et qui accorde à l’individu une réelle liberté par rapport à sa parenté – est une persistance du plus lointain passé. Par la suite, quand se constituent les royaumes et les empires nomades ou sédentaires, les systèmes familiaux autoritaires s’imposent. Or, l’influence des sociétés autoritaires n’a pas atteint les extrémités de l’ouest européen, parce que l’Europe, on l’a fort bien dit, n’est que ce lointain « petit cap du continent asiatique ». C’est la raison pour laquelle les formes familiales originelles n’y ont pas été atteintes par les formes familiales produites en Chine, en Mongolie, en Russie.
La civilisation européenne, par un hasard de la géohistoire, a donc été la bénéficiaire d’une autonomie individuelle d’origine tribale. Même si elle a pu la développer et la perfectionner ensuite, elle ne l’a pas inventée.
Et même, à vrai dire, il s’agit d’une caractéristique humaine générale. Ce qui ne veut pas dire que les développements des sociétés ne pouvaient pas la mettre en cause, et la limiter à l’extrême comme dans le cas de l’esclavage.
On pourra se référer à l’ouvrage de Jack Goody pour y trouver d’autres démonstrations semblables. C’est ainsi qu’il explicite le fonctionnement marchand, lui aussi très ancien, pour nuancer la thèse de Braudel d’un capitalisme spécifiquement occidental. Ce n’est pas à dire qu’il n’y a pas eu d’invention occidentale, ni à prétendre que l’Occident n’a pas largement dominé pendant quelques siècles. Jack Goody le reconnaît bien volontiers.
Par ailleurs, Luc Ferry aurait du mieux faire état des exacerbations perverses de l’individualisme d’aujourd’hui encouragé par une concurrence économique sans limite.
Avant cela, la liberté individuelle, insuffisamment compensée, avait déjà montré ses limites. Elle a eu sa part à l’origine des tragédies historiques successives de la Pologne. Enfin, en Europe, si elle a favorisé le développement des sciences et des techniques, elle s’est montrée bien négative quand les Européens n’ont pas su inventer le concert des Nations dont ils agitaient l’idée. L’incapacité de réguler l’autorité des royaumes et des empires avec la liberté des nations marchandes jette, finalement, l’Europe dans deux Guerres Mondiales, à tous égards monstrueuses.

7./ Plus qu’un ange, plus qu’une bête, l’humain
L’ensemble des analyses qui précèdent permet d’éviter bien des erreurs sans toutefois venir à bout de l’imbroglio que représente cette question des civilisations. Pour y parvenir, nous devons poser deux données fondamentales qui, jusqu’ici nous manquent.
Au delà de tous ces inconvénients que nous avons reconnus, la volonté de comparer et de hiérarchiser des civilisations recèle encore une erreur plus cruciale, celle qui nous empêcherait de faire le constat d’une espèce humaine comme potentiellement productrice de culture ; également, à travers n’importe lequel de ses membres. Ce potentiel humain, partagé par tous, définit précisément l’humanité. Mais pas comme une nature. L’être humain est un être des possibles ; son exercice ne relève pas d’une nécessité brute. Il relève d’emblée de l’existence d’une communauté humaine.
Pour l’individu, séparé à sa naissance, sa communauté de réunion n’est pas absolument sommée de se produire. La production de l’un ne peut aller sans la production des autres y compris à son égard, d’autant plus dans son enfance et son éducation. Cependant, ces autres restent libres de s’impliquer ou non.
La deuxième donnée fondamentale apparaît alors. Certes, les êtres humains ont les moyens de ces productions mais non l’indication des fins à poursuivre. Ils doivent en décider. La connaissance des comportements humains, tant individuels que collectifs ne cesse de nous mettre en présence de phénomènes tantôt sublimes et tantôt monstrueux. En usant des symboles bien nécessaires que l’humain s’est donné, nous disons « l’homme culturellement sublime », supérieur à « l’ange naturellement sublime » ; et « l’homme culturellement bestial », plus bestial que « la bête naturelle ».
Les deux données que nous présentons sont profondément éclairantes pour notre question des civilisations.
Selon la première, nous l’avons dit : les sources humaines des civilisations sont les mêmes ; cela n’a pas de sens de les comparer. Par contre, il y a un grand intérêt à en explorer les moyens. Deux œuvres, parmi d’autres, s’y sont récemment consacrées. Celle du penseur belge Henri van Lier (2010) et celle du philosophe italien Giorgio Agamben (2002). Avec parfois certaines variations des expressions, ils identifient les mêmes moyens fondamentaux : la communauté, le visage, le langage, le geste, la pensée.
Quant à notre seconde donnée, elle souligne que rien ne semble pouvoir empêcher, automatiquement, la production culturelle humaine d’être civilisatrice, ou décivilisatrice, barbare.
Le sociologue, d’origine allemande, Norbert Elias (1939), est bien connu pour ses études du processus de civilisation. Pour lui, cela peut aller du contrôle de sa conduite en société jusqu’à la construction de l’Etat. Toutefois, pour lui, ce processus n’a rien d’automatique et d’assuré, la civilisation peut toujours laisser place à la décivilisation, comme par exemple, la période du nazisme en témoigne largement. Elias (1989) refuse l’idée que cela puisse résulter du hasard. C’est ainsi qu’il cherche et trouve certaines prémisses de cette décivilisation dans une certaine violence aristocratique, patente dans certains groupes sociaux, en Allemagne, au 19ème siècle. Comme l’a indiqué Serge Letchimy, cette recherche peut s’étendre à l’ensemble de l’histoire européenne, particulièrement coloniale. Un romancier, lui aussi martiniquais, René Maran, percutant prix Goncourt 1921, pour Batouala, écrit : « Civilisation, orgueil des Européens… tu battis ton royaume sur des cadavres… tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau mais un incendie ».

8./ Lévy Strauss, politiquement incorrect
Au cœur du débat, déjà signalé, entre Jacky Dahomay et Luc Ferry, celui-ci rapporte un entretien donné par Lévi-Strauss au Figaro, le 22.07.1989. Le journaliste questionne l’anthropologue à propos du nazisme. Il lui demande si la barbarie signe la fin d’une civilisation. Voici cet échange.
« CLS : Non, l’avènement de la barbarie n’amène pas la fin de la civilisation. Ce que vous désignez sous le terme de barbarie du point de vue d’une civilisation est civilisation. C’est toujours l’autre qui est le barbare.
Le Figaro : Ici, il s’agit de l’hitlérisme !
CLS : Mais eux se considéraient comme la civilisation. Imaginez qu’ils aient gagné, car vous pouvez aussi imaginer cela…
Le Figaro : Il y aurait eu un ordre barbare !
CLS : Un ordre que nous appelons barbare et qui, pour eux, aurait été une grande civilisation…
Le Figaro : Basé sur la destruction des autres ?
CLS : Oui, même si les juifs avaient été éliminés de la surface de la terre – je me place dans l’hypothèse du triomphe de l’hitlérisme – qu’est ce que ça compte au regard des centaines de millénaires ou des millions d’années ? Ce sont des choses qui ont dû arriver un certain nombre de fois dans l’histoire de l’humanité (…) Si l’on regarde cette période avec la curiosité d’un ethnologue, il n’y a pas d’autre attitude que de se dire : une catastrophe s’est abattue sur une fraction de l’humanité dont je fais partie. Et voilà ! (...) Bon, c’est très pénible pour les gens qui sont juifs, mais … ».
A lire un tel texte, d’aucuns pourraient avoir l’impression que l’ethnologue y prend une position purement factuelle hors de toute référence à des valeurs. Ce serait une grave erreur d’interprétation. Tout au contraire, il nous oblige à prendre conscience d’une réalité hypercomplexe : celle du destin « humain, inhumain », qui ne cesse de charrier la gloire et l’horreur, le sublime et la retombée tragique dans les violences les plus innommables.
Redisons-le, l’être humain est un être auquel la nature n’a pas dicté ses conduites. Elle lui a dicté de produire sa culture. Volens nolens, c’est à cela qu’il s’emploie. Cette culture pouvant être aussi déculturation ; comme sa civilisation, décivilisation, barbarie.

9./ Un regard vers l’avenir
Ce qui choque dans la décivilisation, c’est l’impression de chute brutale qu’elle semble opérer entre nombre de conduites paraissant judicieusement construites, voire sublimes, et certaines conduites monstrueuses que l’on aurait pu penser définitivement bannies et qui sont, au contraire, en expansion violente.
Ce n’est pas de bonne observation de s’exclamer : « comment peut-on passer de Lessing, Goethe, Schiller, Heine, Mozart, Bach, Beethoven, et tant d’autres, à « l’inhumanité nazie ? ». En effet, les extrêmes qualités des littératures, des musiques, des arts, des techniques et des sciences sont très loin d’avoir été inventées dans les constructions identitaires individuelles, groupales, sociétales. Ces domaines délaissés demeurent des matrices toujours possibles de barbarie. Il est peu sage de relier écrivains et musiciens au nazisme, sous prétexte que cela se produit en Allemagne. Par contre, il est sage de référer la Shoah à la « pureza de sangre », autrefois invoquée en Espagne, à l’égard des arabes et des juifs.
Les attitudes n’ont pas changé. Nous ne parvenons pas à corriger l’exacerbation des oppositions identitaires. Individus, groupes, sociétés valorisent leurs propres positions et dévalorisent les positions des autres. On ne cherche pas les moyens de base, encore moins les raffinements, qui permettraient de construire les adaptations antagonistes entre adversaires. Ces dynamiques d’équilibres et de déséquilibres, les écrivains les inventent dans leurs écrits, (essais, romans, nouvelles) ; les musiciens dans leurs musiques ; les peintres dans leurs tableaux ; les savants dans les propositions scientifiques et les techniciens dans leurs machines techniques (le moteur à explosion n’explose pas !). Ailleurs, dans les domaines religieux, politiques, économiques, sociaux et familiaux, nous ne le faisons pas ; ou si peu !
Les centrations identitaires ne sont pas seulement celles des identités individuelles, groupales, sociétales. Ou, du moins, celles-ci se constituent aussi autour des grandes activités. Religion, politique, économie, information sont l’objet d’implications variées et d’investissements différentiels. L’histoire montre que chaque grande activité est d’abord source de bénéfices importants pour les uns et pour les autres. Mais ensuite, elle se crispe sur son pouvoir qu’elle veut maintenir voire étendre à tout. En durcissant encore la domination qu’elle exerce sur les acteurs des autres activités, elle devient source de paralysie de la dynamique humaine. Elle développe alors ses maléfices. Mais ses acteurs ne le font pas au même endroit, au même moment. Autour de chaque grande activité, partisans et adversaires ne parlent pas du même vécu car ils n’ont pas la même histoire.
Une correction serait-elle possible avec une information, aujourd’hui, en mesure de permettre aux divers acteurs humains d’échanger le vécu différent de leurs différends. Il est vrai qu’ils s’emploient à le cacher.
En rendant les situations plus partageables par des institutions diverses qui peuvent aller de la diplomatie à l’éducation selon la brièveté ou la durée des évolutions, les acteurs humains, en concurrence, conflit, complémentarité, pourraient à partir de leurs antagonismes connus, partagés, symboliquement et réellement, construire, au moins pour une part, à un cumul organisateur civilisationnel plus avancé.

10./ Folie, barbarie, terrorisme dans l’ « innocente » humanité
La question des civilisations faisait de nouveau surface. On voulait les comparer ; les juger toutes égales ou désigner la meilleure. Soudain, éclate et prolifère le monstrueux d’un tueur de trois militaires, de deux enfants avec leur père, et d’une fillette poursuivie à l’intérieur même de cette école juive.
Qu’est-ce qui se manifeste là, qui surgit si souvent ? Récemment en Norvège ; aujourd’hui en France ; fréquemment aux Etats-Unis ; et encore avec ce vigile « blanc » tuant un adolescent « noir » désarmé. Comment s’engendre ce monstrueux qui semble n’être, pour ces tueurs, qu’un fait parmi d’autres ?
Une attitude est courante, celle de s’innocenter soi et de rabattre toute faute sur le seul tueur : c’est un fou ou c’est une bête. Ainsi, l’humain, et nous avec lui, serions indemnes ! Mais, semble-t-il, en ligne, des milliers de personnes – que penser d’elles ? – prendraient parti pour le tueur !
Nous ne parvenons pas à penser les civilisations entre elles parce que nous ne pensons peut-être même pas l’humain en lui-même. Il est, dès l’origine « séparé, réuni », inquiet d’ « être ou non », plutôt qu’heureux, profondément, du miracle d’avoir lieu. Folie, barbarie, terrorisme sont au sein des civilisations. C’est en les traitant qu’elles progresseront : pas si elles s’en exonèrent. « Bien faire l’homme », disait Montaigne, mais cela se découvre et s’apprend. Le fait-on ? Au contraire, aujourd’hui, beaucoup pensent même que l’individu peut tout faire pour exister ; et que tous en profiteront ! La communauté humaine ne relève plus d’un désir mais d’un fait brut. Inutile de s’en soucier ! Pourtant, n’est-ce pas là, déjà, faire le premier pas vers le monstrueux qui nous révoltera ?

11./Bibliographie
Agamben G. 2002, Moyens sans fins. Notes sur la politique, Paris, Payot, Rivages.
Baechler J., 1985, Démocraties, Paris, Calmann Lévy.
Cerf J., 2012, « Giorgio Agamben », Télérama n° 3243, 10-16 mars, pp. 12-16.
Cosandey D. 2007 (1997), Le secret de l’Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique, Avec une Préface de Christophe Brun, Paris, Flammarion.
Demorgon J., 2010, Déjouer l’inhumain. Avec Edgar Morin, Paris, Economica.
Demorgon J., 2010, Complexité des cultures et de l’interculturel. Contre les pensées uniques (id.).
Diamond J., 2000, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, (cf. R. P. Elias N., 1939, Über den Prozess der Zivilisation. Basel : Verlag Haus zum Falken.
Elias N., 1989, Studien über die Deutschen. Michael Schröter, Frankfurt am/M: Suhrkamp.
Girard R., 2011 (1972), La violence et le sacré, Paris, Fayard, Pluriel.
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Morin E., 2002, (1997), Pour une politique de civilisation, Arléa Poche.
Spengler O., 1948 (1918), Le déclin de l’Occident. Gallimard.
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Valeurs actuelles du 16.02.2012, cf. par exemple C. Delsol, J.P. Garraud, D. Tillinac.
Van Lier H., 2010, Anthropogénie, Liège, Les Impressions Nouvelles.(cf. R.P., 774, septembre 2011)

Jacques Demorgon, écrivain - mentions légales - réal. o multimedia