Articles de Jacques Demorgon, philosophe et sociologue,
Universités Bordeaux, Reims et Paris Sorbonne
Textes 2026-2021 publiés in La Révolution prolétarienne, sldr Stéphane Julien
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L’Humain-L’ouverture - Penser les néoténies
L’Humain-L’ouverture
Penser les néoténies
L’Humain-L’ouverture a un autre nom savant qui peine à être connu, retenu et compris : néoténie (juvénilité maintenue). Pire, c’est sans doute plus de la moitié de ceux qui sont sur le chemin d’en avoir une intuition – y compris de grands penseurs – qui déraillent vers son interprétation négative. Le pauvre humain ne serait qu’un inachevé. Sa naissance dans un état fœtal de prématuré en serait la cause.
Les fourvoiements répétés des humains sont fortement liés à cet erroné complexe d’infériorité injustifié. La juvénilité maintenue n’est pas celle de la fœtalisation. Tout au contraire. Encore fœtus à sa naissance est la condition même pour que l’humain néotène devienne éternel apprenant du Faire-Monde cosmo-bio-anthropologique. C’est à lui qu’il doit son advenue et ses possibilités de connaître ce Faire-Monde, de l’observer, l’imiter et s’y impliquer.
La néoténie est en réalité la base qui constitue l’humanité pleine et entière comme garante du passage de son hominisation naturelle à sa possible humanisation culturelle. Cette humanisation est comme l’évidence que cette espèce se doit à tout à ce qui est venu avant elle. Cela au cours des milliards d’années d’un Faire-Monde physique, biologique, anthropologique. Il lui faut le reconnaître, le comprendre, l’intérioriser et y contribuer.
Dans la néoténie, la Nature elle-même se dés/institue comme celle qui formatait d’abord les instincts des premiers êtres vivants. C’est ensuite, nous allons le voir, qu’elle leur propose les moyens de leurs explorations en essais et erreurs librement partagés. S’ils comprennent cela, les humains sont en état de ressentir en eux l’irrécusable élan vital leur permettant d’affronter autrement mieux leur mortalité.
Car leur vie trouve son immortalité au sein de leur implication immémoriale dans l’aventure humaine. Le poète Alfred de Vigny (1797-1853) a résumé cela : Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Le problème est celui du manque d’une intuition préalable. Le philosophe italien Giorgio Agamben le souligne : L’humain est l’animal qui doit se reconnaître humain pour l’être.
Aujourd’hui, dans un catastrophisme réitéré en confusions aggravées, la question posée par Robert Badinter (1928-2024) est celle de la Dignité humaine. Trop d’humains se pensent grands en s’attribuant à eux-mêmes cette dignité et en la déniant aux autres. Souvent, ils en sont fort loin. Surtout quand ils disent ou pensent tout bas : Après moi le déluge ! Certes, l’humain est mortel ! Vive l’Humanité !
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1./ Nature et paradoxale néoténie amphibienne La Nature produit des problèmes adaptatifs qui peuvent mettre en panne ses préalables programmations des conduites instinctives des espèces. Elle n’a pas été en mesure de prévoir et d’éviter telle panne ou tel échec. Ce n’est pas faute de jouer avec nombre de processus étonnamment inventés. Ainsi de la transition en douceur entre juvénilité et âge adulte à travers le chemin d’une maturation sexuelle. La Nature invente aussi la possibilité pour une espèce d’évoluer depuis sa naissance en passant par métamorphose, par exemple d’un milieu aquatique à un autre aérien : cas des animaux amphibiens, telle la salamandre commune. Des spécimens larvaires se sont retrouvés – dans le milieu aquatique des Hauts Lacs mexicains – privés des nutriments nécessaires à leur maturation sexuelle. Dès lors, figés à ce stade, sans reproduction possible, ils vont périr et l’espèce en ce lieu disparaître. Au contraire, surprise, ils connaissent une autre reproduction tout en restant en l’état juvénile larvaire (néoténie : juvénilité maintenue). Ils constituent ainsi une nouvelle espèce qui accroît la biodiversité. La Nature surmonte l’échec advenu, fait preuve de créativité globale suivie d’une créativité latérale supplémentaire. En effet, cette espèce – qui allait disparaître – se voit, en rebond ajouté, dotée d’exceptionnels moyens. Par exemple, de régénérer un membre amputé ; et même des parties complexes entières de son organisme. Les axolotls vont être étudiés et connus pour toutes ces performances. Ainsi, dans « Axolotl : et si l'avenir de l’Homme dépendait de cet animal capable de s'auto-régénérer ? » Maxime Terracol précise :
« Après une blessure ou une amputation, une nouvelle patte peut repousser en à peine un mois chez un jeune axolotl. Cette capacité de régénération, appelée épimorphose… permet non seulement la réparation des membres, mais aussi la régénération d’organes vitaux, tels que des yeux, des nerfs de la moelle épinière, et même du tissu cérébral » (Geo.fr, 30. 10. 2024).
Il faut ajouter – pour bien situer la présente étude – que c’est au biologiste allemand Julius Kollmann (1834-1918) que nous devons l’invention du terme néoténie. Cela dès 1883-1884 quand il publie « L’hivernage des larves de grenouilles et de tritons d’Europe et la métamorphose de l’axolotl du Mexique ». Mais ensuite, le terme néoténie employé pour l’animal amphibien le sera pour l’animal humain. Cela dans une perspective nouvelle, les deux néoténies étant cependant bien liées comme nous allons le voir.
2./ La Nature et sa paradoxale néoténie humaine
La médiatisation de la néoténie humaine va rester problématique. En France, d’abord deux revues. Dans L’âge nouveau (1959) et dans Arguments (1960), Georges Lapassade (1924-2008) réexpose l’importance de la fœtalisation découverte par Louis Bolk (1926), passée sous silence plus d’un tiers de siècle. Le nouveau-né humain est un fœtus au développement prénatal suspendu. Certes, cela implique qu’il est privé de données nécessaires restant encore à venir. Ce qu’il faut comprendre c’est que non seulement l’inné va se poursuivre mais ce sera conjointement au développement expérientiel. Ainsi, les deux réunis s’accompagnant – inné et acquis – vont majorer les gains adaptatifs du petit humain. Certes, pas sans qu’il bénéficie de l’intense et constante protection requise par ailleurs du fait de ses manques. Cela même fait partie des plus en tant qu’immédiateté de cette humanisation altruiste. Ce couplage va rendre l’adaptation difficile plus facile. En raison d’un second couplage ainsi stimulé, celui qui conjugue assimilation (primat du Jeu et du Je) et accommodation (primat de l’autre et de l’imitation nécessaire). Jean Piaget (1896-1980) a dit tout cela. Sur ces bases, Lapassade joint deux concepts se corrigeant mutuellement : L’homme inachevé, L’homme inachevable. Selon le premier concept, Sapiens serait définitivement déficitaire : cf. le mythe grec, version Épiméthée. Selon le second, Sapiens serait un éternel apprenant au diapason du cosmos évoluant ainsi à travers lui : cf. le mythe grec, version Prométhée.
Le biologiste et anthropologue américain Stephen Jay Gould (1941-2002) a corroboré ces deux perspectives. Côté déficit immédiat, à la naissance, la boîte crânienne est non soudée. Il y a aussi absence de pilosité et encore faiblesse de l’appareil musculaire. Côté bénéfices majorés, Gould n’est pas suspect d’avarice dans sa bien connue théorie graduée de l’évolution dans laquelle l’humain est à son rang. Mais revenons sur le déficit quand Desmond Morris (1928-2026) joue la carte de l’humour dans son livre au titre clair : Le Singe nu (1967). Mais d’autre part – sérieusement voire tragiquement – l’interprétation négative partielle de la néoténie est devenue dangereuse quand elle s’est présentée comme la seule valide et s’est absolutisée. Nous devons découvrir cette gravité. Elle tient au raisonnement projectif selon lequel les déficits vont justifier le caractère indispensable et bénéfique a priori des institutions. Elles seules seraient en mesure de soutenir, structurer, formater cet être humain néotène mal constitué, peu consistant. Regardons-y à deux fois à travers le parcours de l’anthropologue A. Gehlen (1904-1976). D’abord, il souligne à tort que dans Une autre philosophie de l’histoire (1773), J. G. von Herder (1744-1803) valide la seule thèse de l’homme mal fondé. Ensuite, malheureusement pour lui, Gehlen est ainsi conduit à même faire un grave pas de travers en positivant l’entreprise nazie comme étant de l’ordre de l’institution constitutive de l’humain. Certes, il rectifiera ensuite. Mais cela montre bien la pente désastreuse qui peut résulter d’une absolutisation d’un prétendu déficit fondamental définitif de l’homme néotène. Même en faisant la part de ce déficit, nous avons montré que les découvertes-inventions altruistes faites en vis-à-vis convertissent plus que largement un déficit limité en des bénéfices multiples.
Poursuivons avec le second concept de l’homme inachevable. Il est à comprendre dans toute sa prudente ambiguïté. Inachevable signifie aussi que s’il ne peut être achevé c’est parce qu’il est en développement poursuivi permanent. L’humanité jusqu’à preuve du contraire se poursuit. Même si dans ce parcours, l’humain erre souvent, il se reprend, stagne encore, puis avance à nouveau. Les difficultés sont bien là mais elles ne constituent aucunement d’avance une impossibilité définitive d’éviter la récusation de l’humanité. Il faut plutôt découvrir à quelles conditions sont soumises les avancées. L’une des principales résulte de la nécessité de l’intuition préalable de l’humain naturellement fondé du fait de son hominisation advenue par Nature. L’hominisation intuitionnée, comprise délivre sa perspective d’intelligibilité dans sa poursuite en humanisations. Sauf que celles-ci ne sont acquises que librement découvertes-inventées comme représentations et comme volontés partagées entre tous les humains du passé, du présent et à venir. Schopenhauer (1788-1860) voit enfin son œuvre [1819] reparaître dans sa totalité en traduction française (Pléiade, oct. 2025). Observons la puissance de la globalisation cosmologique qu’il pose déjà. Le titre de son maître-ouvrage est bien non l’humain mais « Le Monde » comme représentation et comme volonté. Il va de soi que c’est le Faire-Monde cosmique qui est à l’origine de l’humain. Mais l’humain se trouve advenu avec les possibilités de se constituer en Faire-Monde humain – naturellement fasciné - par le Faire-Monde cosmique. L’humain porte en lui un ensemble de caractères provenant des ressources fondamentales du Faire-Monde cosmique. Cela au plan mental mais aussi au plan physique. L’anthropogéniste Henri van Lier (1921-2009) décompte les angles droits inclus dans le corps humain. Vu sa symbolique d’ouverture physique, le concept de l’homme angularisant connote ainsi l’ouverture biologique et anthropologique. C’est tout le contraire d’un être inachevé.
La pensée humaine détournée par le libre-arbitre – faire ce que l’on veut – parvient mal à comprendre le type différent d’ouverture fondatrice à conquérir. C’est dans cette liberté d’ouverture à conquérir que la Nature a posé l’humain. Cette liberté ne peut pas être programmée nécessaire mais seulement imaginée, voulue, découverte-inventée. À partir d’un ensemble d’intuitions, savoirs et volontés, c’est elle qui relie le couple hominisation / humanisation. C’est-à-dire les moyens donnés mais à comprendre et à exercer pour produire cette liberté au fil des temps.
Observons ainsi qu’il a fallu attendre 1959 pour que Lapassade rapproche fœtalisation [humaine] de Bolk (1926) et néoténie [animale] de Kollman (1883). Le parcours est ainsi de trois-quarts de siècle entre les deux néoténies, cela à travers trois auteurs. D’une néoténie à l’autre – sans préjuger d’étapes non encore découvertes – on a déjà une idée de chemin parcouru. L’axolotl est condamné par sa juvénilité bloquée par son milieu. Il ne peut rien, il va disparaître. La Nature le sauve. L’humain, la Nature pose avec lui de quoi se sortir lui-même d’éventuels futurs échecs adaptatifs toujours possibles. Puisqu’il a les moyens d’affronter les nouveaux milieux, de les explorer, les comprendre et de s’y adapter. Dans ce cas, la néoténie est constitution de moyens préalables qui relient formatages héréditaires [accroissement cérébral inné y compris postnatal] et découvertes-inventions possiblement acquises dans la même existence postnatale. Disons : Nature héréditaire précède la possibilité d’une Culture. La Nature délivre à l’humain ce dont elle se délivre elle-même à travers lui : les découvertes-inventions adaptatives qui vont lui permettre ses devenirs nouveaux. Plutôt qu’un être inachevé, il est plus judicieux de dénommer l’humain, l’Être qui n’en a jamais fini d’observer, analyser, transposer et composer au cœur même de tous ses essais et erreurs. Les deux néoténies liées permettent de comprendre qu’il y a aussi de l’Errare dans la Nature. Elle aussi se corrige à travers des espèces nouvelles en devenirs majorés. Et cela sur quantité de fondements physiques et biologiques préalables en milliards d’années.
Les autofondations déjà de l’humanité antique et ses refondations, au fil des temps et « après 1914-1945 », sont semi-méconnues, semi-incomprises. Les néoténies en font partie.
Par bonheur, Giorgio Agamben – dans Idée de l’enfance ([1988] 1998) précise : « L’évolution de l’homme ne se serait pas faite à partir d’individu adulte mais à partir des petits d’un primate qui, comme l’axolotl, aurait acquis prématurément la capacité de se reproduire ». Georges Chapouthier (1945-) dit de même dans L’homme, ce singe en mosaïque (2001). Plus tard, avec Alain Policar (2015), il repropose : « La néoténie humaine : une idée à relancer », titre voulu modeste. En effet, ils savent que la néoténie n’est pas une idée mais un fait biologique de l’évolution poursuivie du Monde des vivants. Auparavant, Henri van Lier (1921-2009) dans son Anthropogénie (2010) était aussi déjà fort clair :
« La néoténie dépend d’une évolution à laquelle elle prend part et qu’elle renforce au-delà des automatismes de la vie utérine. Les accroissements du cervelet et du néocortex sont indispensables aux apprentissages postnataux rendant possible la culture. Mais la constitution d’un cerveau encombrant faisait problème. Le bassin d’homo femelle devait rendre compatible des exigences contraires : assurer la mise-bas de ce petit à grosse tête, sans compromettre la course bipède requise par la distance de fuite d’un animal debout vulnérable ».
Il s’agit d’homo femelle qui ne doit pas perdre, même enceinte, la possibilité d’un déplacement rapide. Un exemple de longévité refondatrice est donné par D.R. Dufour qui, dans tout le premier quart du 21e siècle traite de la néoténie, dirige la thèse en 2008 que Marc Levivier lui consacre. Encore, il publie Sadique époque (2025). Il reprend la question de l’humain néotène, prudemment selon ses deux versants négatif et positif.
3./ Néoténie, source d’élan vital intuitif au diapason du Faire-monde
La compréhension scientifique factuelle de la néoténie n’est pas simple curiosité, elle est porteuse d’une intuition qui délivre à l’humain sapiens son propre fondement dans un nouvel élan vital naturel. Le sceptique - qui ne voit pas cela - est privé de comprendre que l’Univers est un Faire-monde. Sinon, il n’y aurait que Chaos. Les continuités entre les opposés sont indispensables à la cohérence d’un Faire-monde si complexe. Cette composition des contraires est générale : cosmophysique, vitale et anthropologique. L’être humain est l’animal qui peut accéder progressivement à la relative compréhension d’un Ensemble en devenir dont il est lui-même partie prenante antagoniste. Certes, pour atteindre cette compréhension, il rencontre de nombreux obstacles. Tant qu’il ne les a pas composés-réunis, il ne peut pas imiter et assimiler le Faire-monde de la Nature. Il ne découvre-invente qu’un Faire-monde humain limité, essentiellement techno-numérique. L’humain ne parvient pas à comprendre comment il peut transposer son Faire-monde des objets plus facilement miraculeux dans un Faire-monde intégral des objets et des sujets qui serait humanisé techno-éthique-écologique.
Selon Darwin et le philosophe Patrick Tort (1952-2021), avec la sélection sexuelle, la Nature convertit l’égoïsme qui est orientation éliminatrice d’un autre (le rival moins vigoureux) en altruisme qui est production d’un meilleur devenir de l’espèce entière. Cela est tout aussi vrai avec une autre vive implication altruiste : celle des femelles (moins des mâles) dans la protection des petits. Il y a conversion d’une protection de soi-même en protection altruiste du descendant fragile.
Le problème que la néoténie humaine met en évidence est que la fœtalisation postnatale du petit humain est considérablement plus grande et longue que celle des petits des espèces animales précédant homo. De ce fait, la nécessité de la protection est plus grande. Mais davantage, de façon encore plus accrue, le temps d’apprentissage s’allonge. Il conviendrait même de dire que l’apprentissage pour l’espèce humaine n’est pas simplement celui à partir d’un programme dédié qui doit être exercé. L’apprentissage humain est pour l’espèce celui d’une acquisition de connaissances des milieux de la part des individus. Les uns découvrent alors telles ressources. Les autres continuent de découvrir d’autres ressources nouvelles pour des fins adaptatives toujours à découvrir-inventer. L’individu humain est non seulement en mesure d’apprendre pendant toute la durée de sa vie mais l’apprentissage de chacun n’est pas isolé. Il est reversé de son bénéfice égoïste pour l’individu même – meilleure adaptation, notoriété, etc. – à son bénéfice altruiste supplémentaire quand il est cumulé et réorganisé à partir de tous les apports diversifiés. Cela conduisant alors à une intelligence collective humaine, pratique et théorique en délicate élaboration permanente. Celle-ci pouvant ensuite donner lieu à de libres procédures éducatives améliorées, mieux partagées et partageables. Darwin n’hésite aucunement à référer les termes de culture et de civilisation à des productions qui, au plan de l’espèce humaine, sont ipso facto naturelles et culturelles inséparablement. Nature et Culture sont liées. C’est la raison pour laquelle l’éthique ne doit pas se voir attribuer la seule caractéristique d’être de l’ordre d’un devoir simplement social ou/et spirituel. Elle relève d’abord d’un devoir adaptatif factuel, politico-écologique. On se souviendra que – dans la Génétique [des disciplines] de la culture de Gilbert Simondon (1924-1989) – la technique, liée à l’esthétique, peut être considérée comme une sorte d’éthique inventée par les humains dans leurs relations aux mondes des objets. De façon symétrique, l’éthique – de nouveau, inséparable de l’esthétique – est la technique propre aux mondes des sujets. Et ce monde – à tort séparé comme seulement subjectif – n’a pas à se voir dénier sa non-moins réelle dimension objective.
Si les humains établissent cette compréhension ensembliste, ils peuvent être en mesure d’obtenir la même efficacité dans leurs résolutions des difficultés dites subjectives éthiques-écologiques que dans celles des difficultés dites objectives numériques technologiques. C’est là que Darwin prolonge la réversion-conversion d’égoïsme / altruisme au sein d’une réversion-conversion de plus grande ampleur : celle de la Nature en Culture. Quantité de raisons sont ainsi composées pour situer l’hominisation dans un élan vital positif de la Nature. Il n’y a donc pas lieu de retenir l’interprétation réductrice de l’homme inachevé. Certes, celui-ci existe mais précisément dans la mesure où il fait primer l’égoïsme sur l’altruisme et la Nature sur sa version en Culture.
Peter Sloterdijk (2016) fait à cet égard une judicieuse critique de la raison cynique. Il la prolonge même sous un titre de nouveau fort significatif : Après nous le déluge : Les Temps modernes comme expérience antigénéalogique. Jean Vioulac reprend cette perspective dans Métaphysique de l’Anthropocène : I. Nihilisme et totalitarisme (2023). II. Raison et destruction (2024). Jürgen Habermas (2019) produit de façon complémentaire Une autre Histoire de la Philosophie où il propose une généalogie des étapes de la pensée postmétaphysique. Étapes de résistance positive que produisent les humains au diapason de l’élan vital de l’espèce. Cela de multiples façons, pas toujours visibles.
Bibliographie
Bolk L. 1926. Das Problem der Menschenwerdung. G. Fischer. Chapouthier G. Policar A. 2015. « La néoténie humaine : une idée à relancer ». Pour la Science n°452. Demorgon J. 2025. « Sapiens et l’IA » La Révolution Prolétarienne, n°828, mars.
Demorgon J. 2016. L’homme antagoniste. IV. L’humain néotène. p. 200-300. Ed. Economica. - 2014. Néoténie, technique, éthique. Avec Simondon : l’infini du monde et l’humanisation, Humanisme n°304, p.37-44. En ligne, 2018. Cahiers de Psychologie Politique, n°33, juillet, p.37-44.
Dufour D.-R. 2026. « Néoténie, sadisme et divin marché » Podcast 1 et 2. Hérétiques.fr.
-. 2025. Sadique époque. Comment en sommes-nous arrivés là ? Cherche Midi.
-. 2012. Il était une fois le dernier humain. Denoël. Kollmann J. 1884. L’hivernage des larves de grenouilles et de tritons d’Europe et la métamorphose de l’axolotl du Mexique. Recueil Zool. Suisse, T.1., Genève, Bâle : H. Georg, pp. 75-89.
Lapassade, G. 1960. Un problème darwinien, l’évolution par néoténie. Arguments n°17.
Lapassade, G. [1963] 1972. L’entrée dans la vie : essais sur l’inachèvement de l’homme. Minuit.
La Révolution Prolétarienne, Demorgon J. : - de 779, déc. 2012 « L’heure du dernier humain » à 808, mars 2020 « Le vrai Darwin ».
Levivier M. 2011. « La fœtalisation de Louis Bolk » Essaim n°26., Erès, p. 153-168.
Être mais comment ? Ensemble !
1./ « Figures/Fonds », possibles connaissances ensemblistes
Penser mais comment ? (RP 830, sept. 2025) confirme un ensemble d’évènements historiques évolutifs dont l’assemblage constitue comme une esquisse de connaissance humaine plus globale. Toujours entre pessimisme et optimisme quant à l’avenir de l’humanité. L’étude précitée nous permet au moins de freiner sur la pente catastrophiste. Non que l’évolution étudiée puisse valoir comme assurance d’un avenir garanti à l’humanité mais elle indique clairement que nous pouvons découvrir des moyens supplémentaires de penser-chercher. Nous pouvons aussi réduire les erreurs résultant des moyens habituels. Ainsi, notre accès au donné est compromis par le Réel lui-même dont le fonctionnement le plus fondamental n’est pas toujours celui qui nous apparait d’abord. À une échelle, la Terre est plate et immobile. À une plus grande échelle, elle est ronde, tourne sur elle-même et autour du soleil. Ainsi, les significations diffèrent selon domaines et échelles.
Un autre exemple : la science des trois siècles après Copernic et Galilée revient sur son objectivisme scientiste. La science postmoderne accueille les interactions sujets-objets. Bachelard (1884-1962) fait le point. Le Nouvel Esprit scientifique [1934] (2020) s’appuie sur La Philosophie du non [1940] (2025). Le bouleversement est important : Géométries non-euclidiennes ; Physique non-newtonienne : relativité et physique quantique ; Épistémologie du complexe, non-cartésienne. Logique non-aristotélicienne accepte et la non-contradiction et la coopération cosmique des contraires. Tels froid et chaud. Ou encore, gravitation universelle et ses contraires : trous noirs noyaux des galaxies et lumineuses étoiles rayonnantes.
En 1890, la Psychologie de la forme pose sa loi figure-fond aux liens problématiques dès la perception : la figure vous retient, le fond s’échappe ; le fond vous retient, la figure se dérobe. Donnons ici une seule image pour visualiser ce phénomène et son piège.
Dans le schéma visualisé ici, l’artefact optique résulte de deux visages de sujets humains en face à face. Vus de profil, ils donnent au fond entre eux la forme d’un objet contenant. Sorte de vase (?) qui n’existe pas comme tel ! Par ailleurs, ce qui est vrai de la perception l’est aussi de la pensée. Ainsi, dans les souvenirs imaginés, d’où les témoignages opposés. D’aucuns se rappellent telles figures mais en oublient d’autres. Certains explorent telle partie du fond, pas telle autre. C’est encore vrai même de la pensée soutenue et réfléchie des chercheurs.
La rencontre avec le Réel se complique encore du fait que celui-ci n’est pas fixe mais en devenirs continus. Les humains ont une histoire contradictoire, fermée-ouverte, car ils sont les produits d’un Réel en devenir ensembliste composant. L’espèce humaine s’y déploie en même temps que Lui. Dès lors, le Réel que nous avons besoin de connaître est un ensemble évolutif de figures et de fonds dont les multiples liens subtils, internes et externes, nous défient. Deux brèves conclusions au moins. Le penseur ne peut commencer à dénouer l’ensemble complexe où il est que s’il le retraverse à partir de plusieurs autres ensembles. La pensée humaine ne peut gagner en connaissances mieux fondées que si elle peut dépendre d’une pluralité de coopérations individuelles et collectives. Pour le plus difficile à vivre-penser, la coopération devra supporter un profil de communications plurielles antagonistes ensemblistes.
2./ De 800-200 AEC à nos jours : histoire hypercontrastive
L’histoire historique repose sur au moins trois principaux secteurs d’activités humaines naturelles-culturelles écologiques. Ces activités se déclinent en axes de pouvoir – économie, religion, politique – interactifs, contrastifs ayant chacun ses ressources et ses limites. Des informations orales puis écrites sont produites et organisées en disciplines de la culture développées, différenciées, multipliées pour traiter au mieux toutes les façons nécessaires d’aborder les réels. Et pour inventer de nouvelles formes de sociétés elles aussi en devenirs.
Les moments historiques décisifs ne manquent pas. Après l’advenue de l’information, 4e axe de pouvoir, vient la période axiale de l’humanité. Six grandes civilisations, en dépit d’un diffusionnisme réduit, déploient, chacune à sa façon, au cours de six siècles, le même constat. L’humanité s’y pose pour la première fois toute, s’accompagnant elle-même au cœur d’un même univers porteur.
Toutefois, au cours de deux mille ans, la période axiale reste aux prises avec d’incessantes divisions (in)humaines dont celles de l’Europe un long temps redevenue esclavagiste. Ces données conduisent à 1914-1945, puis aux guerres décoloniales, aux manœuvres néocoloniales. Le diagnostic catastrophiste redevient crédible. Edgar Morin titre Vers l’abîme ? (2007). Et titre Vers l’abîme (2020). Pourtant, dans le vif floruit éditorial surgi en 2018-2026 (ci-après 3.), Habermas reconduit de façon forte et vive la refondation de l’humanité axiale opérée surtout par Jaspers (1883-1969). Celui-ci, face à 1914-1945, pose dans Origine et sens de l’histoire (1949) la période axiale antique de l’humanité autofondée (800-200AEC) en modèle immémorial de l’humanité ensembliste. Sept décennies plus tard, Habermas ([2019] 2021 : 89) reprend et présente cette même humanité toujours en apprentissage d’un difficile ensemblisme axial. Cela malgré la contribution de la pensée posant alors déjà l’éthique et l’écologie.
Cette orientation étendue et profonde n’a cessé d’être bousculée lors de l’ère des Empires et des monothéismes (dis)associés. Elle n’a pas disparu. Elle s’est maintenue, à la fois submergée par les surrections axiales singulières absolutisées – politiques, religieuses, économiques. Mais en même temps, elle reste immergée dans l’interhumains-mondes. Par exemple, en fin d’Antiquité, platonisme poursuivi et christianisme récent opèrent ensemble pour fonder dans l’œuvre de Plotin (204-270) le modèle d’une puissance dont persuasion, conviction émanent en lieu et place de toute violence. On doit à Habermas (Ibid. : 438-448) d’étudier cet apprentissage. Il concrétise même : « Seize empereurs se succèdent du vivant de Plotin dont quatorze assassinés » (Ibid. : 439). Ensuite, les chemins sont connus : Renaissances, Humanismes, Lumières, Révolutions économicopolitiques. Au 19e siècle, l’interhumains-mondes de la vie cosmique se révèle. Singulièrement avec le choc de l’Évolution du monde des vivants et de la découverte des fossiles de vivants disparus. Ces découvertes d’une vie terrestre très évolutive se prolongent en celles du Big Bang donnant naissance au cosmos. Aujourd’hui, les nouvelles estimations majorent de beaucoup les précédentes déjà en milliards d’années. Ces connaissances constituent alors une vaste et profonde révolution épistémique (ci-dessus 1. Avec Bachelard). Or, elle s’accompagne en même temps de vives révolutions esthétiques qui soulignent aussi les interactivités des sujets et des objets.
Ernst Haeckel nomme en 1866 l’écologie. En 3/4 de siècle, elle resurgit vive et plurielle : politique, économique, médiatique et bien plus (ci-après 3. Avec Descola).
Rappelons aussi la critique conjointe de la métaphysique de l’être que Levinas poursuit dès les années trente du 20e siècle. Avec une telle métaphysique, les tenants des diverses politiques brutalistes d’alors sont à l’aise. Mais ce n’est qu’en 1982 que Levinas destitue cette métaphysique de son rang de philosophie première. Il y place l’éthique. Pour elle, priment l’Autre, l’Entre et l’Un pluriel (Demorgon, RP 813, juin 2021).
3./ Âge axial postmétaphysique, postmoderne : humain ensembliste
Tel est pour nous l’océan de nouvelles connaissances constitutives du socle vérifiable de notre optimisme compréhensible du fait des nouveaux courants d’humanité refondée. Un Nouvel âge axial est bien advenu mais il a été laissé en pièces et morceaux successifs non raccordés. Sa globalité n’a pas été comprise comme telle. En 2021, après y avoir travaillé, nous le présentons (RP 816, mars 2022). C’est alors que les sémioticiens Jean-François Bordron et Amir Biglari nous sollicitent pour une contribution dans Sémiotique et Philosophie, ouvrage collectif.
Incroyable hasard, nous constatons en même temps que nous sommes en présence d’un vif, puissant et continu floruit éditorial qui traite justement de l’humanité réinventée, refondée. Il se manifeste en milliers de pages. Nous y travaillons pendant cinq années. Plusieurs grands courants de pensées novatrices valorisent en effet l’axialité humaine toute en se composant entre eux. Nous soulignons les interactivités de ces courants dans une longue étude intitulée « L’âge axial postmétaphysique de l’humain. Philosophies et Sémiotiques interactives » (à paraître). Ce Nouvel âge axial bénéficie de tout ce qui advient alors pour tenter de contrarier l’hyper inhumain qui ne cesse d’insister.
Dans l’un de ces précieux courants, il s’agit d’une partie de l’aventure humaine d’abord méprisée, négligée, celle des sociétés premières. Certes, elles ont été antérieurement vivement atteintes. Celles qui n’ont pas disparu sont déjà sous les menaces offensives religieuses et commerciales. Il est grand temps qu’elles soient rencontrées, étudiées en continuité sur les terrains mêmes. Et cela sur la planète entière pendant plus d’un siècle avant que leurs architectures culturelles ne sombrent sans avoir été connues et comprises pour fonder une connaissance approfondie des humains, de l’Humain.
Cette entreprise de rencontres est l’œuvre de nombre de philosophes déçus de trop de tournoiements de la philosophie sur elle-même. Huit générations au moins poursuivent ces recherches, certes de plus en plus problématiques car déstabilisatrices aussi des cultures de ces sociétés. De fait, sociétés premières et civilisations, pensées ensemble, ont déployé un nouveau système de quatre choix écologiques différents. À penser ensemble pour un véritable plus d’intelligence écologique profonde. Qui plus est, Philippe Descola (2005, 2025 octobre) présente au cœur de notre floruit Politiques du faire-monde. Ce titre fait écho à tout un ensemble de courants concernant l’axialité humaine toute dont nous traitons (Demorgon, 2025a,b ;2024 ; 2022 ; 2008).
Pour parvenir à ces nécessaires intelligences supplémentaires, découvrons encore, du côté des sciences neuronales, deux caractéristiques fondatrices de l’humain. D’une part, ce que le neurologue Alain Prochiantz (2019 : 17) nomme « cerveau monstrueux ». D’autre part, ce cerveau, côté obstétrique, implique la nécessité d’une naissance prématurée (ibid. : 139). Tout l’ouvrage est consacré à la néoténie. En avers : supériorité cérébrale pour des devenirs à inventer surtout en contre-avec. En revers : infériorité avec cette prématuration normale de tout nouveau-né humain. Cette complexité requiert une éducation difficile en avec-contre. Toutefois, un étonnant avantage cognitif se révèle. Dans cette situation, l’enfant humain poursuit de concert sa double maturation : innée et acquise (Demorgon, 2015, RP 788 : 4-9).
Ainsi, l’enfant venu au monde est confronté à un incroyable apprentissage pour lequel il a longtemps besoin des adultes. Il lui faut à la fois de quoi ne pas se prendre la tête à tort mais s’en servir au mieux pour considérer la vie dans toutes ses dimensions. Et pas seulement à l’aune d’un simple « profite ! » On ne réfléchit pas assez au fait que si l’enfant est dans ce cas d’acquérir une information considérable, on voit mal pourquoi l’adulte serait achevé, arrêté et pourrait se dispenser de continuer d’être un apprenant concernant son propre devenir mais aussi celui général de l’Humanité. Certes, c’est l’Humanité tout entière qui est concernée. Or, c’est justement cette Humanité plurielle et une, pleine et entière qui ne cesse d’être retardée par les dominations successives qui décident d’elle en son nom et à sa place. L’Humanité doit ainsi faire face à un immense problème de liberté, autant est immense la part de l’humanité qui en est privé. À cet égard, la question a pu être débattue d’une façon fort abstraite comme une problématique se situant entre deux pôles : celui de la Foi et celui des Œuvres éthiques.
Pour le Nouvel Âge axial les deux pôles sont inséparables. La Foi est possible et nécessaire, ne serait-ce qu’à l’égard d’une humanité advenue. En effet, celle-ci n’a pas lieu d’être privée du sens de la vie que les humains ont tous à inventer-partager ensemble. Mais pour cela, leur liberté est nécessaire. Non seulement celle que les autres doivent leur concéder mais celle qu’ils ont à construire eux-mêmes. Sauf qu’ils ne peuvent savoir qu’ils sont bien en train de la construire, individuellement et collectivement, que s’ils passent assez le test des Œuvres qu’ils accomplissent les uns envers les autres. Foi, Œuvres et Liberté sont inséparables à fonder toutes les possibilités de l’advenir humain.
Ce n’est pas un hasard si le tome II du maître-ouvrage d’Habermas est sous-titré « Liberté rationnelle ». En effet, cette liberté n’est pas un capricieux libre-arbitre métaphysique. L’ensemblisme humain ne cesse d’être potentiellement présent. Il n’est jamais l’unanimisme qui se multiplie, divisant l’humanité en groupes hostiles mensongèrement prétendus supérieurs ou inférieurs puisqu’ils sont en devenirs, voire qu’ils s’empêchent mutuellement dans ces devenirs. Cela se termine dans le seul ensemblisme hyper-tragique qui leur reste : s’entretuer.
Ne manquons pas de signaler qu’une œuvre exceptionnelle s’est consacrée tout entière à ce dilemme de la Foi et des Œuvres sous un titre tout à fait différent Le monde comme volonté et représentation. Schopenhauer (1788-1860) voit enfin son œuvre paraître dans sa totalité en traduction française : Pléiade, octobre 2025. Ainsi nullement déplacée dans le floruit ci-dessus évoqué.
Mais arrêtons cette étude sur la pensée qui y correspond le mieux bien qu’elle ait un quart de siècle. Brève et dense, elle est du philosophe italien Giorgio Agamben (2002 : 44) : « L’homme est l’animal qui doit se reconnaître humain pour l’être ».
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Bibliographie
Agamben G. 2002. L’ouvert, De l’homme et de l’animal. Rivages.
Demorgon J. « L’âge axial postmétaphysique de l’humain. Philosophies et Sémiotiques interactives » in Sémiotique et Philosophie, Biglari Amir (sldr), à paraître.
Demorgon J. « Réinventions de l’humanité axiale toute entière ? » Synergies Pays Germanophones 2025 n°18, à paraître. Gerflint.
Demorgon J. 2025. Sapiens et l’IA. La Révolution Prolétarienne 828.
Demorgon J. 2024. Vivre, éprouver, penser les antagonismes mondiaux, La RP 825.
Demorgon J. 2022b. « Nouvel Âge axial », La RP 816.
Demorgon J. 2022a. « Langues et politiques » Cahiers de Psychologie Politique n°41.
Demorgon J. 2021. « L’Être, l’Autre, l’Entre, l’économie éthique écologique », La R.P. n°813.
Demorgon J. 2008. « Vivre et penser « mondial » et « global » Synergies Chili n°4. Gerflint.
Descola Ph. 2025. Politiques du faire-monde. Seuil.
Descola Ph. 2005. Par-delà nature et culture. Gallimard.
Habermas J. [2019] 2021. Une histoire de la philosophie. I. La constellation occidentale de la foi et du savoir. II Liberté rationnelle Traces des discours sur la foi et le savoir, Gallimard.
Prochiantz A. 2019. Singe toi-même. O. Jacob.
Penser mais comment ? Penser les pensées
La pensée ne peut pas être que chronologique avec en tête du progrès les derniers arrivés. Elle n’est pas linéaire, elle sait se dé/recomposer, en étendue, profondeur, pertinence et transchronie. La relativité d’Einstein ne sépare pas l’espace-temps cosmologique. L’aventure humaine ne sépare pas l’espace-temps historique, historial, destinal. Nous rappelions en Hommage à Hubert Reeves (La RP 823) que le cosmos physico-bio-anthropologique devait être pensé à la mesure des contraires antagonistes réunis. Ils sont inséparables pour faire-monde et produire l’espèce humaine. Bruce Bégout, philosophe aussi des ambiances urbaines, confirme sa distinction entre pensée jective et pensée mersive (mai 2025). Celle-ci émerge chez les Présocratiques puis chez les Stoïciens. La transchronie a ses bottes enjambant temps et lieux. Faisons l’essai de penser mieux. Joignons Préhistoire et Cosmologie…
1./ L’aventure humaine depuis la Préhistoire
Humains en adaptations, Pouvoirs surrectifs, Axial humain
1.1./ Trio axial de pouvoirs naturels-culturels dès la Préhistoire
L’aventure humaine met en avant des expériences et des pensées liées aux axes de pouvoir plus privatisés qu’il ne conviendrait. Dès la préhistoire, économie, religion, politique sont bien là. C’est l’aventure des Big Men (plus économiques) et des Great Men (plus « théologico-politiques »). Maurice Godelier les étudie en présence participative de terrain sur de longues périodes. Il en témoigne avant même Au fondement des sociétés (2007). De façon proche, Alain Testart (1945-2013) le fait dans Avant l’histoire. L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac (2012).
1.2./ Sociétés croissantes en Antiquité postnéolithique Les domestications des plantes et des animaux conduisent à la constitution de sociétés dont la démographie, le territoire et l’organisation s’accroissent. Ces évolutions font que les axes de pouvoir eux-mêmes se transforment. Chefferies tribales, Cités-États, Royaumes, Empires. Dans la forme impériale de société, l’axe de pouvoir politique dispose d’un contrôle administratif interne organisationnel. Cela comporte accueil et protection de peuples aux religions différentes. Cela s’accompagne de contraintes extensibles quant aux participations aux travaux, aux guerres et aux jeux. De ce fait, les pouvoirs politiques impériaux prennent une supériorité unificatrice sur les pouvoirs religieux parfois divisés.
Mais, sur la longue durée et selon les circonstances, des oscillations dans les situations d’ensemble réavantagent ou non Politique ou Religion. Ainsi, quand les guerres apparaissent comme davantage gagnées par des moyens humains supérieurs quantitatifs et qualitatifs plutôt que par des interventions supposées surnaturelles, le pouvoir politique est réestimé.
1.3./ Antiquité polythéiste instituée avancée
Le fait que les axes de pouvoir soient contrastifs, tantôt concurrentiels, tantôt coopératifs se traduit parfois en évolution d’ensemble inattendue. Ainsi, sur le versant faisant primer la coopération politico-religieuse, les panthéons des religions polythéistes parviennent à constituer puis instituer religieusement une coopération des trois axes de pouvoir, toutefois clairement hiérarchisés. Dès sa thèse en 1924, les travaux de Georges Dumézil démontrent que plusieurs grandes civilisations indo-européennes (mais ensuite pas seulement) relèvent de cette synthèse. Il le montre pour l’Empire romain dans Jupiter, Mars, Quirinus (1941) Le premier est le dieu suprême du sacré global dela nature entière et de son équilibre. Le second est le dieu du sacré des vies humaines sacrifiées à la société entière. Le troisième, le dieu de l’économie, Quirinus n’est même plus connu. Dans les empires, l’économie n’est pas méprisée mais la relative indépendance de ses acteurs est surveillée. De son vivant, les travaux de Dumézil (1898-1986) sont validés par Claude Lévi-Strauss. Et l’historien archéologue contemporain Jean-Paul Demoule consacre tout un chapitre à Dumézil dans son célèbre Que sont devenus les Indo-Européens (2014).
1.4./ Sauts informationnels : des oralités aux écritures
Les interactivités contrastives diverses, intenses, durables entre politique, religion, économie vont faire passer l’humanité des informations orales aux inventions des écritures. Des disciplines spécialisées se développent : techniques, économiques, politiques, esthétiques, juridiques, etc… Un tel ensemble fait apparaitre aux yeux de tous qu’un nouvel axe de pouvoir est né : l’information.
1.5./ L’information, 4e axe de pouvoir Or, ce pouvoir se révèle bien plus considérable qu’on ne le pense à ses débuts. À partir des informations conservées, cumulées, organisées, reprises, l’ensemble des trois axes de pouvoir premiers peut désormais être analysé sur le long terme. Des comparaisons quant à leurs pouvoirs réels ou imaginaires sont d’abord spontanées puis systématiques. Les pouvoirs économique et informationnel, complices entre eux, sont suspectés et surveillés par les pouvoirs politiques et religieux. Ceux-ci de leurs côtés sont tantôt assocés ou rivaux. L’axe de pouvoir de l’information a donc alors un allié. Il a aussi des moyens d’intervention indirecte irrécusable comme lorsque, en temps de guerre indécise, savants et techniciens peuvent faire la différence par leurs savoirs et leurs inventions.
1.6./ Six civilisations sur trois continents fondent l’axial humain
Cette activité informationnelle critique connait un intense et long moment historiquement unique, premier, fort étonnant. Entre 800 et 200 AEC, six pays de haute civilisation sur trois continents voient parties des élites et des peuples effectuer spontanément des révolutions fondatrices analogues. Sans se concerter, simplement parce que tous découvrent lors de situations dommageables voisines, un même problème de fond. Certes, les axes de pouvoir ont nécessairement des titulaires responsables mais pour autant ceux-ci ne sont pas en droit de s’attribuer à eux seuls la conduite du destin de tous. C’est en chaque humain que cette responsabilité se trouve aussi. Dès lors, les pouvoirs officiels ne peuvent pas être à ce point privatisés et personnalisés, tout-puissants. Cette grande révolution intuitive, mentale, logique et spirituelle se poursuit diversement dans ces six grandes civilisations au cours de six siècles. C’est bien plus pour chacune qu’un simple âge d’or, c’est une véritable autofondation de l’humanité par parties d’elle-même incarnées par de grands inventeurs religieux, philosophiques et autres.
1.7./ 1914-1945. Jaspers refonde en modèle l’axial humain antique
Cet axial humain antique n’a pas disparu. À partir des travaux du sociologue Max Weber (1864-1920), il est même refondé par son disciple et ami Karl Jaspers (1883-1969) après les catastrophes inhumaines monstrueuses des deux guerres mondiales « 1914-1945 » et leurs suites. Pour comprendre ce qui s’est passé pendant deux millénaires, de la période axiale à ces guerres, posons-nous un nouvel ensemble de questions.
2./ Aventures humaines transchroniques reliées ?
Génétique culturelle de disciplines en monde « sujets / objets »
2 1./ Magie, disciplines en sujets / objets, Participatif faible
2.1.1./ Bien-être menacé : magie, religion, technique et plus…
Simondon et la Culture comme magie génétique d’opposés liés
Après son étude du mode d’existence de l’objet technique, Gilbert Simondon (1924-1989) comprend qu’il n’aura pas le temps de faire plus avec la même rigueur. Il veut au moins, hors chronologie, évoquer sa génétique symbolique de la culture humaine contrastive. Notre mode primordial d’expérience originelle est la magie. Sans elle, nous aurions été terrifiés, plus perdus encore, faisant plus d’erreurs et de fautes !
Le premier déphasage de ce mode global magique originel se fait du côté de l’objet par la technique. Du côté du sujet, la religion se pose. Premiers objets, les outils. Premiers sujets, les divinités. La distinction sujets / objets a un gain psychosocial. Elle réduit pour les humains la pression qu’ils éprouvent d’être des vivants rivés à leurs milieux. Ils se sentent davantage en possibilité de découvrir, d’inventer des liens entre eux et aux choses. Et ainsi de pouvoir être et devenir pluriels et singuliers dans leurs divers milieux. Ils en éprouvent aussi une perte du fait de « la rupture de l’unité du mode d’être magique, scindé entre technique et religion ». Coupures objectives ; blessures subjectives d’où émerge « la pensée esthétique, rappel permanent de l’unité perdue et recherche d'unité future ». La complexité reste grande, comme la réciprocité contrastive des humains entre eux et aux mondes. Recevoir et rendre mais comment ? Il faut alors disposer de plus de distinctions et de conjonctions entre sujets et objets.
2.1.2./ Réels pensés en sujets / objets séparés à réunir et suites
La recherche réflexive poursuivie conduit Simondon au second déphasage. Les trois premières orientations culturelles – technique, religion, esthétique – constituent les fondations immédiates sensibles d’un univers de sujets / objets. Celui-ci se décline de façons à la fois concrètes et abstraites. Ainsi, avec l’éthique, sorte de technique du monde des sujets, les religions se refondent. De même, la science prolonge et déploie la technique en outils abstraits logiques et mathématiques. Enfin, la philosophie complète et déborde l’ensemble épistémique sujets / objets, en refondant les vis-à-vis comme suit. L’éthique (au plan des actions justes entre sujets ) est en vis-à-vis de la technique (au plan des actes appropriés aux objets ). La science (au plan des vérités objectivement prouvées) est en vis-à-vis de la religion (au plan des vérités subjectivement éprouvées). Et la philosophie est bien en vis-à-vis de l’esthétique qui compose plus de réponses là où la philosophie pose tant de questions. Telles celles de Platon à la poésie et celles de Pascal à la peinture. Alors que plus tard Valéry voit peinture et philosophie coïncider chez Léonard de Vinci. Quoi qu’il en soit esthétique et philosophie font ce qu’elles peuvent pour être, chacune à sa façon, particulière, générale et singulière. Ainsi toutes les deux, en-deçà et au-delà de la magie, découvrent-inventent le fait-valeur de l’inséparable unité-diversité du réel humains-mondes.
2.2./ Identité, Altérité, Intérités : du penser le panser et plus…
2.2.1./ Humain du Panser, inhumain pensé liés et répétés
Identité / altérité, question exemplaire. Elle est toujours là dans nos recherches ethnologiques en rencontres internationales expérientielles souvent poursuivies sur trois années. La Revue Iris (2016, n°37) présente L’Entre-deux et l’Imaginaire. Avec plus d’une vingtaine de contributions dont la nôtre sur L’entre-deux redoublé entre le cosmos et l’humain ou l’intérité cachée.
L’identité, c’est l’altérité de l’un. L’altérité, c’est l’identité de l’autre. Les données morcelées sont figées. Ce n’est pas faute que, dès 1905, le mathématicien philosophe Louis Couturat (1868-1914) réclame que l’on puisse régulièrement se référer à l’intérité qui dénoue et déjoue les pièges du face-à-face si souvent meurtrier des identités altéritaires.
La notion d’intérité en ce sens est logique mais aussi thérapeutique. Elle a encore une autre modalité, double même. Dans l’univers de l’épistémique et du pratique-pragmatique stricts, elle opère comme intérité faible de post-jonction entre sujets et objets. Par contre, dans l’univers de la sensibilité aux donnés-reçus qui soulignent l’interhumains-mondes participatif. L’intérité n’est plus seulement post-, elle est pré. Elle précède toute séparation interhumains-mondes. Elle fonde leur ensemble indivisible. On y revient ci-après 3. Cela permet de distinguer sans séparer deux intérités en mesure de s’entre-soutenir précieusement. Faute de pouvoir se référer pleinement aux deux intérités, c’est toujours l’aventure humaine qui s’épuise en séparations interhumaines conduisant aux meurtres de masse.
Les humains de bonne volonté du participatif faible ont presque toujours tout à recommencer concrètement et symboliquement. À l’égard de cet interhumain contrastif, les alertes ne manquent pas. Ainsi, Christophe Bouton et Bruce Bégout réunissent une vingtaine de chercheurs pour Penser l’histoire. De Karl Marx aux siècles des catastrophes (2011). Dans Qu’appelle-t-on Panser ? (2018), Bernard Stiegler (1952-2024) dénonce l’immense régression généralisée. Catherine Coquio pose la question À quoi bon encore le monde ? (2022). Et Bégout titre Notre douloureux présent (2023). Ces livres, et les nombreux autres qui les accompagnent, entendent tous contribuer à refonder le toujours insuffisant faire-face axial humain aux drames et aux tragédies de l’inhumain (Demorgon, 06.2024 : Vivre, éprouver, penser les antagonismes mondiaux, La R.P. 825).
2.2.2 Intérités post- / pré- , faible / fort participatifs co-refondés
L’intérité faible post- sujets / objets et l’intérité forte pré- sujets / objets sont renouvelables. Elles relèvent de deux modes de penser liés car ils s’efforcent ensemble d’obtenir que les humains ne soient pas pensés séparés du monde et donc séparables entre eux. Dans le participatif faible, les humains ne se référent qu’aux expressions individuelles et collectives que met en avant l’aventure humaine historique. Certes, la prise de conscience de l’inhumain peut y progresser. Mais le répétitif inhumain tragique qui revient et revient parfois pire finit par être pensé irréductible (on n’y peut rien). Chez nombre d’humains, cela peut oblitérer leurs possibilités pourtant toujours disponibles de s’intuitionner, de se voir à l’image du faire-monde participatif qui les a bel et bien produits.
À la naissance d’un enfant, une belle expression s’entend souvent : Il (ou Elle) est venu(e) au monde. Certes et même avec une liberté potentielle de se découvrir-inventer pour y correspondre ! Mais non sans risque de liberté qui s’essouffle, se restreint et ne peut plus rien intuitionner de participatif. Une formule fort attristante advient même souvent : Après moi (après nous) le déluge ! Slogan privatif par lequel la pensée non-participative signe son explicite conscience inconsciente.
3./ Aventures humaines transchroniques préreliées
Participatifs forts en « faire-monde » intuitif refondé
3.1./ Contre l’axial inhumain : de pensée jective en pensée mersive
Sur ce que nous nommons les bases participatives d’une pensée de l’interhumains-mondes, Bégout nous entraîne dans deux valses sémantiques. Dans la 1ère, il décompose les mots subjectif et objectif pour mieux faire apparaître que les préfixes sub et ob sont liés à la même racine latine jacere, jeter. Il propose alors une pensée jective. Il ne la condamne pas, il en reconnaît l’utilité, la fécondité mais aussi les limites. Qu’elle soit sub ou ob et même produise du « jonctif sujet-objet », celui-ci ne met en œuvre qu’une intérité post-. Elle n’a qu’un participatif faible. Il se trouve, se perd et peut se retrouver de moins en moins.
Dans la 2e valse sémantique, Bégout entend redonner accès à une forme de pensée participative supérieure indispensable. Elle ne peut résulter que d’une intérité pré- monde de sujets et d’objets, seule pleinement fondatrice comme préhumaine et productrice de l’espèce humaine. Il part de submersion et immersion et met en évidence mersion. C’est un mot français du milieu du 17e siècle d’étymologie latine mergere, plonger. Cela fonde une tout autre pensée qualifiée dans le titre de son ouvrage La pensée mersive (2025). Le sous-titre De l’ambiance à l’affinité précise le caractère participatif fort de cette pensée délaissée. Elle ne l’a pas toujours été. À preuve son long passé dans les débuts présocratiques de la philosophie grecque que renouvelle la pensée stoïcienne. Or, l’esprit de cette pensée refait un vif, étendu et profond retour au dernier tiers du 19e siècle et au 20e à travers un floruit démultiplié de révolutions esthétiques successives.
3.2./ Forte intuition participative requise pour Déjouer l’inhumain
À partir de leurs tragiques échecs, les humains si leurs mémoires jouent, comprennent peut-être à chaque fois un peu mieux que sujets et objets, certes distincts, n’ont pas pour autant à être vécus et pensés séparables. Beaucoup d’humains souhaitent découvrir-inventer leur vivre ensemble. D’où la mise en œuvre d’une peut-être téméraire intérité post-, au volontarisme souvent généreux. Pour méritoire que soit cette intérité, il vaudrait mieux qu’elle puisse trouver le secours, certes pas assuré d’avance, de la pensée participative forte.
Question : comment la pensée participative forte est-elle en mesure de refonder la pensée participative même faible ? En lui redonnant la capabilité d’éviter les aléas dualistes contrastifs, tournoiements répétés entre objets et sujets séparés ou trop vaguement réunis.
La pensée participative forte met conjointement en lumière et en œuvre l’intuition d’une intérité pré- monde de sujets et d’objets. C’est un mode de pensée fondé sur la donation intuitive immédiate à la sensibilité humaine du Réel participatif cosmique originaire. La sensibilité humaine attentive ressent lors d’intuitions renouvelables tels ou tels des multiples modes d’inséparabilité inter-humains-mondes.
Faute de ces réceptions éprouvées, intégrées, les humains se privent des ressources de compréhension du Réel comme pleinement déjà participatif. Autrement comment aurait-il pu les produire ? On n’y réfléchit pas mais cela n’a été possible qu’à partir de ce Réel lui-même en mesure de se produire comme Faire-Monde. Dès lors, sa complexité infinie ne peut que s’appuyer sur des contraires antagonistes ensemblistes (Demorgon, 09.2024 : Un cosmos à la grâce des antagonismes, La R.P. 826).
3.3./ Dans l’eau et le cosmos physico-bio-anthropologique
Découvrons déjà cela dans le simple jeu de l’action vivifiante de plonger. Comment serait-elle possible si des contraires ne se faisaient pas comme aimablement complices d’un même monde harmonique ! Dans des conditions certes précises, un être humain vivant plonge dans un milieu qui le reçoit et dans lequel il peut même se sentir comme un poisson dans l’eau.
Plus scientifiquement, la cosmologie est devenue une connaissance participative forte. Elle nous montre à l’œuvre une inimaginable coexistence créative des contraires. La pesanteur qui in fine conduit aux trous noirs trouve sur son chemin le moment contraire d’amorçage de l’étoile hyper-rayonnante. Ainsi, les contraires du chaud et du froid ne sont pas deux antagonismes qui se détruisent. Ils sont les contraires indispensables aux multiples régulations de toutes les créations adaptatives mondaines nécessaires.
La cosmologie pense (osons dire un peu vite) qu’en multipliant par cent sa durée actuelle, notre Univers devra lui aussi mourir. Il serait victime du désordre entropique, dès lors dans le froid absolu. Mais auparavant, ne risquons-nous pas trop tôt notre propre petite mort de froid ? Cela, vu le désordre entropique de l’Anthropocène qu’aucune pensée humaine même partagée n’aurait su prévenir ! (Demorgon, 2025 : « Réinventions de l’humanité axiale toute entière ». Synergies Pays Germanophones n°18).
Sapiens et l’IA - Des jouets ! Ou « déjouer » l’inhumain ?
1./ Plus, ou moins que l’humain, il faut préciser en quoi !
Qu’il puisse y avoir dans la nature du plus que l’humain est d’évidence massive. On a souvent opposé les prouesses inimaginables que peuvent effectuer les animaux. C’est tellement vrai que même les tout petits animaux font des choses qui sont à mille lieues des possibilités de l’humain. Ainsi, un être humain ne peut faire de sauts comparables à ceux des petites bêtes sauteuses. Heureusement, car il se tuerait à l’arrivée. Les références à l’aigle sont familières aux rois et empereurs. Dans les sociétés premières, une plume d’aigle proche d’un jeune homme préfigure un possible grand chamane. ! !
2./ Quantités de défis sont et seront relevés par l’IA : Sapiens inventeur ! !
L’IA n’est pas une donnée compréhensible si nous la séparons de l’ensemble de la condition humaine et la prenons comme un objet séparé, voire un objet fétiche, miracle. La première question à se poser pour rester objectif est : En quoi l’IA peut-elle être plus que sapiens ? Et en quoi l’IA reste-t-elle moins ? Ainsi posée la question prend son sens en évitant fétichismes, mythes et idéologies intéressées de pouvoirs privés. ! !
3./ Sapiens invente les moyens qu’il n’a pas, dont l’IA…!
Les savants qui ont objectivement défini l’IA la nomment ainsi pour souligner non pas qu’elle est supérieure à l’humain mais qu’elle est un artifice produit par l’humain. Celui-ci se sait dépassé par la matière-énergie et les vies animales et végétales. Mais aussi par ce qu’il fait lui-même. Ainsi, leviers, portages, lancements, explorations, microscopes, télescopes, avions et fusées… La croyance au pouvoir technologique refait avec l’IA une entrée fracassante. Elle est une exception par ses performances et ses applications générales. Mais Philippe Escande s’inquiète « Le train de l’IA est lancé à une telle allure qu’il est impossible à ralentir… La revue Nature nous apprend que la dernière version de l’IA de Google a atteint le niveau des médailles d’or aux Olympiades internationales de mathématiques, catégorie géométrie, l’une des plus difficiles » (Le Monde, 13.02.25 : 15). ! !
4./ L’IA n’échappe pas aux stratégies « privées » !
Le problème des réceptions de l’IA par dominants, médias, grand public est un problème en soi souvent écarté. Or, les images de l’IA ne sont pas séparables de toutes les projections qu’elle reçoit. Les dominants veulent présenter, aux autres et à eux-mêmes, l’exceptionnalité de l’IA comme confirmation de leurs compétences impliquées supérieures héritées ou méritées. Ils en font un absolu alors que « supérieure » elle ne l’est qu’en degrés. Médias et grand public suivent. L’IA devient un mythe. Compris comme tel, ce n’est pas gênant, c’est banal ! ! !
5a/ La concurrence intra-étatsunienne!
Pour Alexandre Picard et Philippe Ricard : « La croisade de l’administration Trump vient relayer celle des fleurons du numérique américain » (Le Monde, 13.02.25 : 15). La veille, Arnaud Leparmentier titrait : « Musk veut prendre le contrôle d’OpenAI » qui a créé ChatGPT sous le masque d’une firme à but non lucratif. Ainsi, Sam Altman est, à ses yeux, un « escroc ». Cependant, les experts soulignent que Musk avec xAI retarde sur OpenAI, Google et Anthropic (Amazon) : « L’offre hostile (97,4 milliards de dollars) arrive quand OpenAI est dans l’immense projet Stargate promu par Trump » (Le Monde, 12.02.25 : 15). ! !
5b/ La concurrence géopolitique internationale !
Escande (ibid.) l’explicite : « Le plus récent accélérateur [est] le lancement de la dernière version de l’IA chinoise, DeepSeek. Elle émane d’un jeune inconnu financier de Shangaï. Elle est construite « open source » alors qu’aux États-Unis, à part Meta (ex-Facebook) les secrets sont gardés dans les laboratoires. Elle est « moins onéreuse » que ses sœurs américaines aux centaines de milliards de dollars ». Escande rappelle le « succès de TikTok auprès des jeunes, humiliant Facebook, X et d’autres ». En ce début 2025, après Londres, Séoul, au 3e sommet de Paris surgit le choc des puissances mondiales. À preuve, Trump, présent à Notre Dame, ne se déplace pas au Grand Palais. Piquard et Ricard (ibid.) informent des paroles et conduites de « son vice-président J.D. Vance : « Les États-Unis sont les leaders dans l’IA et entendent le rester. » Il sonne la charge contre les régimes autoritaires et leur « censure » (Chine visée non nommée). « Prospérité et free speech », liberté d’expression sans limite font loi. Au diner à l’Élysée, Vance part avant le dessert, évitant le discours du vice premier ministre chinois ». ! !
5c./ Contre tout contrôle démocratique sur processus et produits!
Mais la charge vise aussi les régulations prévues par l’Europe (Thierry Breton). S’inclinant déjà, « la présidente de la Commission européenne promet de simplifier l’AI Act en « coupant dans la paperasse » (ibid.). Dans cette concurrence étatsunienne et mondiale déchaînée, Musk, Trump et Vance rejettent tout contrôle étatique ou d’ONG qui ralentirait « la course ». Les titres des articles du Monde (12.02.25 : 2, 7) étaient tout aussi clairs. Pour Michel Dubois, « Les partisans de Trump sont déjà à l’œuvre contre les politiques d’intégrité scientifique ». Pour Axelle Playoust-Braure, « La sécurité des modèles d’IA reste difficile à évaluer. Les différents acteurs de l’IA exercent un contrôle total sur les audits de leurs propres produits ». ! !
5d./ Pour une IA contre l’humanité à « deux vitesses » !
Aucune supériorité humaine n’est en droit de s’absolutiser contre la supériorité virtuelle à réaliser que constitue l’humanité plurielle et une. Elle seule peut être pleinement axiale quand éthique-écologique entre-régule « religion, politique, économie, information ». Ainsi, pour le politique démocratique, Montesquieu (1748) le faisait déjà, de façon partielle et théorique. Cela en séparant-coordonnant-régulant les trois pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire. Au plan social aussi, l’axialité humaine générale régulée est requise. Les propos de Vladimir Atlani (2024) recueillis par François Desnoyers (Le Monde 13.02 : 19) se délivrent en titre et sous-titre vifs : « Nous devons nous préparer à la généralisation de l’IA » « La collaboration homme-machine pourrait n’être qu’une étape vers l’automatisation complète des métiers ». Il devrait aller de soi qu’en déduire de futurs humains inutiles n’est qu’un point de vue lié à l’inhumaine exploitation des hommes entre eux. ! !
6./ L’IA - si « égale » à Sapiens - produirait aussi son IA ? !
Les considérations précédentes montrent l’IA, par certaines dimensions et projections, tout à fait exceptionnelle. Mais venons-en aux revers de la médaille. Pourquoi l’IA doit être considérée aussi comme « moins » que l’humain ? Penseurs et chercheurs se réfèrent à l’éthique, guide judicieux. Mais, au niveau scientifique même étroit, faisons un strict parallèle comparatif en définissant mieux la condition de l’humain. Il est l’être pour qui l’artificiel est naturel, 1ère loi anthropologique d’Helmuth Plessner (1892-1985). L’humain est aussi l’être dont la référence topique (celle de son lieu) est toujours en même temps utopique (2e loi). Il est fidèle aux deux lois en produisant l’Intelligence artificielle : son nom même le dit. Alors, faisons la comparaison, découvrons l’eurêka. Si l’IA est prise par certains comme d’une condition supérieure à l’humain, à l’évidence, elle doit faire la preuve qu’elle aussi invente sa propre IA. Certains chercheurs y réfléchissent mais tous reconnaissent qu’on est extrêmement loin de cette simple déduction comparative. ! !
7./ IA en gloire, oui ! Si plus encore Sapiens ensembliste !
Sapiens, heureusement doté par la nature de moyens lui permettant d’être artificieux, artificiel et utopique, peut produire des miracles dont l’IA Mais premier bémol. D’abord, c’est seulement s’il se détermine collectivement à « observer-étudier-analyser-synthétiser » ses environnements. Cela, à partir de la Nature fondamentale constituée d’antagonismes fonctionnels adaptatifs irréductibles, bien réels : proche/lointain, petit/grand, être/devenir, chaud/froid, inégalité/égalité, gravitation/rayonnement, matière/vie-esprit… Sans eux, tout « faire-monde » serait impossible. Or, ce « faire-monde », dans son advenir, nous produit Sapiens. C’est-à-dire « sachant » que notre « condition » n’est ni nature ni essence mais possibilité expérientielle de nous « découvrir-inventer ». Impossible d’y parvenir de mieux en mieux si ce n’est antagonistes inséparables dans « l’interhumains-mondes ». Or, d’aucuns croient pouvoir le faire seuls et pour les autres et à leurs façons. Y compris en s’appropriant l’IA. Au-delà des miracles premiers et au fil des erreurs cumulées, ils échouent mais d’autres les remplacent et recommencent. Vrai problème d’algorithmes antagonismes-ensemblistes pluriels et un que l’IA « libre » Open Source sans doute un jour pourra nous aider à résoudre ! ! !
8./ À quand l’IA éthique d’un Sapiens en « être-devenir plus-humain » ? !
L’IA doit être ainsi sollicitée pour mettre fin au triple horizon schizophrénique destructeur de Nature, de vivants et d’humains entre eux. Comment se détourner du piège mortifère ? En cédant la place au désir de Sapiens d’advenir lui-même coproducteur du faire-monde. Destin autrement exaltant que celui de ceux qui ne s’intéressent qu’aux jeux de dominos « dominants/dominés ». Autre destin : celui de ceux qui vivent de façons intuitives, spontanées, réflexives en êtres-advenirs humains. Plus et mieux créatifs dans le monde des objets – Vive l’IA – pour enfin le devenir plus et mieux dans le monde des sujets. En ne barrant plus les chemins naturels-culturels d’hominisations en humanisations ! Peut-il en être ainsi ? Oui, si les épreuves du déjouer l’inhumain peuvent entraîner découvertes-inventions, jeux enjeux. ! !
9./ L’IA pour l’étude du monde antagoniste adaptatif des sujets !
Les réussites du traitement antagoniste adaptatif du monde des objets pourraient apparaître acquises par l’IA. Pas du tout, ou si peu, le traitement antagoniste adaptatif du monde des sujets. Deux grands neurologues le savent si bien que l’un, Alain Prochiantz (2019) titre son livre Singe toi-même ; et l’autre, Lionel Naccache (2025) titre : Sujet es-tu là ? ! En effet, l’humanité ne parvient pas à devenir son propre horizon destinal. Rejoindre cet horizon peut seul devenir la preuve que les humains intuitionnent leur destin unique d’animal Sapiens. Celui d’une possibilité de pleine adaptation innovante d’eux-mêmes au Tout-Monde cosmique, vivant et humain. Impossible sans la compréhensive et pragmatique adaptation collective « antagoniste-ensembliste ». !
Par manque, des humains se rêvent « surhommes » alors qu’ils ne sont encore que des hominisés sous-humanisés. Puisse une future IA les aider ! Elle doit d’abord penser qu’elle a aussi, aujourd’hui même, sa part de schizophrénie. Quand, par exemple, elle mise davantage sur une vérité statistique massive que sur une vérité de la rareté du « penser-vivre » antagoniste-ensembliste dans le monde des sujets ! Naccache (2025 : 18) traite ChatGPT de « technologie tragique ». En raison d’une faille irréductible, sa difficulté à « générer de l’inédit ». !
Ah ! nous allions oublier : Louise Costa (Le Monde diplomatique, 12.02.2025) écrit : « le mardi 11 février, réunis au sommet de Paris sur l’IA, 61 États ont donné leur accord visant une IA « ouverte », « inclusive » et « éthique ». États-Unis et Royaume-Uni ont refusé d’y adhérer ». ! !
Atlani V. 2024. Anti-manuel d’Intelligence artificielle. Eyrolles. !
Le Monde, 12. 02. 2025, p. 2, 7, 15, 16. !
Le Monde, 13. 02. 2025, p. 15, 19. !
Montesquieu 1748. De L’esprit des Loix (sic). Genève : Barrillot & fils. !
Naccache L. 2025. « Il ne faut pas oublier la complexité de nos cerveaux ». Propos recueillis par Olivier Tesquer, Télérama, 8-14.02., p.18-19. !
Naccache L. 2025. Sujet es-tu là ? O. Jacob. !
Prochiantz A. 2019. Singe toi-même. O. Jacob.
L’inhumain, l’humain - En Ukraine mai 2022
1./ Guerre éternelle ou guerre impensée ?
a./ Depuis la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin (1989), c’est le 2e retour de la guerre en Europe. Si l’inhumain des guerres n’arrête décidément pas les humains, faut-il penser que la guerre est dans la nature de l’homme voire dans toute la Nature ? Certainement pas !
b./ Si tant d’humains continuent de voir les choses ainsi, c’est qu’il y a dans leur culture, selon le terme d’Harmut Rosa, une « indisponibilité ». Mais la disponibilité du cœur et de l’esprit n’est pas une donnée que chacun possède ou non par nature mais un construit de tous à produire ensemble. Pas facile et cela se fait tantôt un peu plus, tantôt encore un peu moins !
c./ Ce n’est pas parce que cet inhumain des guerres se répète qu’aucune responsabilité ne nous incombe. Il est bien plus logiquement simple de penser que les échecs d’élimination des guerres signent un apprentissage du réel interhumain qui se fait mal.
d./ Ces échecs ne sont pas pour autant définitifs mais ils risquent de le devenir si les humains pensent déjà qu’ils n’ont rien à y voir comme personnes responsables puisque la guerre est dans la nature des êtres dont la leur. La question reste donc d’une grande difficulté sinon elle serait résolue déjà.
e./ Trois domaines au moins sont en jeu. Déjà, la nature comme ensemble de données supposées stables. Ensuite, l’histoire comme ensemble de données dont le sens est incertain. Enfin, la condition culturelle de l’humain comme lien entre les deux. Nature, histoire, culture, les humains ont à débrouiller cela pour réduire la quantité de déficits symboliques délaissés et aggravés.
f./ Nous divisons la difficulté posée par le destinal de la guerre en deux études. Ici-même dans les pages qui suivent, la première étude portera sur une connaissance de l’histoire la plus complète possible. La seconde, à venir, abordera le rapport entre nature globale et nature culturelle de l’humain. Nous devrions ainsi pouvoir contester la prétendue impossibilité de renoncer à la peine de mort individuelle (nombre de sociétés y sont parvenues) et à la peine de mort collective des guerres. En profondeur, elles sont liées.
g./ Venons-en aux déficits suivants : reconnaissances de l’importance de l’histoire, de son étude et de ses interprétations. Si cela paraît simple voire banal, c’est qu’alors les difficultés sont sous-estimées et les déficits persisteront.
2./ L’histoire non comprise se répète
a./ Les situations de chaque moment historique vécu dépassent les possibilités de compréhension des humains tels qu’ils sont dans tel espace-temps singulier de l’aventure humaine. Là encore, il faut en faire le constat.
b./ Seule l’histoire le permet et nous y convie. Mais elle est réputée complexe et chargée. Chacun s’en détourne. Les pouvoirs publics diminuent les heures d’enseignement de l’histoire.
c./ Pourtant, comment une personne pourrait-elle se penser elle-même et décider de changer si elle ignore tout le parcours de son existence antérieure ? Il en va de même pour l’humanité. Si elle ne cherche pas à comprendre ce qui lui arrive, elle continuera de n’être pas en mesure de le traiter mieux…
d./ Il faut déjà reconnaître le passé pour mieux s’interroger à son égard. Là encore, ne nous précipitons pas à trouver dans l’histoire des solutions mais bien plutôt à découvrir et penser l’ampleur des difficultés.
e./ Ainsi, autour de l’Ukraine, ne faisons d’abord qu’un simple rappel d’anciennes ou récentes unions, divisions et guerres. Les historiens nomment « Russie kiévienne » un 1er État des Slaves de l’Est, au 9e siècle. Il se maintient mais se morcèle en grandes principautés rivales qui, au début du 13e, succombent à l’invasion mongole. Quelques principautés russes plus fortes restent indépendantes un temps puis tombent sous cette même domination de la Horde d’Or mongole.
f./ Quand ensuite celle-ci se divise et s’affaiblit, la Russie se libère définitivement (1480). Au cours des décennies précédentes, une distinction s’est établie déjà entre Grands-Russiens du Nord-Est, Biélorusses et Petits-Russes ou Ukrainiens.
3./ Trois décennies de Guerres russes a./ Comment vivre et penser les évènements à vif qui ne s’arrêtent pas ? Pendant près d’1/3 de siècle, la Russie a mené des guerres. En Tchétchénie (1994-2009), d’autres plus brèves puis l’interminable guerre de Syrie, en intervention directe (2015) et avec drones frappeurs (2021).
b./ Après aussi des années d’échanges violents dans le Donbass, bilingue et frontalier de la Russie, c’est l’Ukraine entière qui est attaquée en février 2022. Pour Francis Wolff (2022 : 17) : « ce qu’aujourd’hui nous sommes prêts à faire pour Marioupol ou Kiev, que ne l’avons-nous fait pour Alep écrasée sous les mêmes bombes du même impérialiste ! Une bonne partie des Européens déniait le droit d’asile barrant aux réfugiés syriens les routes de leur survie ».
c./ Une 1ère leçon découle de ces histoires plurielles anciennes et nouvelles indispensables pour problématiser toute réflexion. Comment à l’avenir éviter la guerre si nous ne faisons même pas l’effort de prendre en compte les difficultés vécues par ceux qui n’ont pas su l’éviter ?
d./ Comprenons le passé, voyons les connaissances obtenues et parvenons en toute lucidité à prévenir les guerres futures. Pour le moment, ce ne sont pas les guerres qui sont éternelles, c’est plutôt notre incapacité de traiter les situations qui y mènent. Forcément, comment y arriver sans les connaître vraiment ?
4./ La guerre n’est pas fatale, son absence séculaire : Indus et Caral
a/ L’immense intérêt de l’histoire, c’est qu’en raison de son infinie diversité, elle prend au dépourvu nos étroites pensées et nos conclusions précipitées. La 2e leçon qu’elle nous donne est facile à comprendre si nous l’interprétons bien. Grâce des savoirs nouveaux supplémentaires d’une décennie.
b./ Qu’une absence de guerres puisse se manifester dans l’histoire et cela jusqu’à sept siècles peut paraître tout à fait invraisemblable. Et pour cause, nos connaissances relèvent de références ordinaires quasi-exclusives à la période de l’histoire étatique. Or, de nouveaux savoirs nous montrent un lien pas assez bien perçu entre sociétés étatiques et guerres.
c./ C’est dans la même période singulière du 3e millénaire AEC que se situent nos deux exemples. En Asie, la civilisation de l’Indus (2500-1800 AEC). En Amérique du Sud (Pérou), la civilisation de Caral (2600-2000 AEC).
d./ Ces deux civilisations sont alors dans un stade de développement intermédiaire entre le communautaire et le sociétal qui va devenir pleinement étatique. Cette dimension sociologique, pour fondamentale qu’elle soit, a dû bénéficier de circonstances exceptionnelles écologiques et démographiques. Quand celles-ci disparaissent, le miracle de ces civilisations pacifiques disparaît aussi. Cependant, ailleurs, plus tard, d’autres manifestations de ce pacifisme ont eu lieu. Leurs études sont en cours (Graeber, 2020).
e./ Mais revenons à la base constituée par les précieuses recherches de l’anthropologie ethnologique « anarchiste » (Shalins, Clastres, Testart, Scott). Elles remontent Avant l’histoire (2012). C’est le beau titre du livre qu’Alain Testart publie un an avant son décès. Il y fait l’étude des ensembles humains en 3 formes non seulement pré-étatiques mais en partie au moins antiétatiques.
f./ Il présente les « démocraties primitives », germe du pouvoir politique anti-État; les « ploutocraties ostentatoires » (mégalithes et potlatch (redistribution !), germe de l’axe de pouvoir économique (voire même de l’État-providence !) ; les « lignages », communauté dont l’ancêtre a reçu des dieux des connaissances de ressources alimentaires ou de techniques agricoles, germe de l’axe de pouvoir « théologico-politique ou politico-religieux ». Les lignages sont l’origine des royaumes et empires qui conduisent à des guerres nombreuses et fréquentes souvent exacerbées.
g./ À partir des 3 formes préhistoriques non guerrières, un long temps semblable se poursuit. Au cours des siècles, des formes entre communauté et société s’étendent dans l’espace, le temps et le mode d’organisation, sans devenir des États. h./ La civilisation de l’Indus a ses racines au néolithique vers 7000 AEC. Des ensembles humains régionaux communiquant entre eux se sont intégrés sans contrainte d’évolution hiérarchique, sans État. Puis, des relocalisations et séparations sont revenues. En même temps, ailleurs, des incidences climatiques sévères déterminaient l’arrivée brutale d’envahisseurs très éprouvés, prêts à tout pour assurer leur survie. D’où l’effondrement final de cette civilisation pacifique.
i./ Ici ou là, fouilles archéologiques et autres informations toutes bien datées ont mis en évidence des modes de vie pacifiques séculaires. À Caral, les recherches d’ordre architectural découvrent des édifices religieux considérables mais pas de palais. La recherche d’armes est sans résultat. L’étude des squelettes atteste du faible nombre de chocs violents mortels. Parfois, des inscriptions diverses permettent de découvrir des organisations sociales basées sur des systèmes de conseils liés entre eux de façon plus délibérative que hiérarchique.
5./ Une guerre hic et nunc à faire mais mensonge du remède belliciste
a./ Il n’est pas vrai que l’homme ne fait que désirer la guerre. Après les deux Guerres mondiales, Karl Jaspers (1883-1969) dans Origine et sens de l’histoire (1949, 1954 : 263) écrit : « Dans l’histoire coexistent les désirs de violence et les dispositions conciliantes : on consent à renoncer, à transiger, à faire des sacrifices, de part et d’autre ; parfois le pouvoir se limite de lui-même non pas seulement dans l’espoir d’un avantage, mais parce qu’il reconnaît le bon droit d’autrui ».
b./ Dans l’état actuel de développement culturel des humains, une guerre hic et nunc est encore parfois nécessaire. Mais cela ne doit pas compromettre la perspective de son élimination à venir. Ainsi, Judith Butler (2022 : 24-28) écrit : « Je veux que les Ukrainiens gagnent la guerre… mais je veux ultimement que la guerre soit éliminée… Je ne veux pas que la défense d’un camp fasse de moi quelqu’un qui s’enthousiasme pour la guerre… Une résistance nécessaire et justifiée ne conduit pas à accepter la guerre comme modèle de compréhension de la politique internationale ». Butler espère « la victoire de la résistance ukrainienne » et souhaite que « les vagues puissantes d’une « révolution de velours » déferlent sur l’armée russe et engendrent une nouvelle génération de refuzniks ». C’est ce qu’elle appelle « faire perdre la guerre ».
c./ Selon Étienne Balibar (2022 : 33), « le soulagement normal » à la fin de la guerre ne doit pas « conduire à l’inconscience concernant les dangers persistants ». Il craint une « politique de blocs dans laquelle se figera le monde… dans une flambée de nationalisme(s) et de haine(s) dans lesquels on s’enfoncera pour longtemps ». Mais il craint aussi que « la guerre et ses suites retardent la mobilisation de la planète contre la catastrophe climatique voire contribue même à précipiter celle-ci ».
d./ Hartmut Rosa (2022 : 23-24) pense qu’après la victoire, nous devrons redoubler de prudence. Il va jusqu’à écrire : « Le remède belliciste… est pire que le mal ». Comprenons. Le mal, nous l’identifions au seul adversaire. Mais cet adversaire est aussi un produit du développement actuel des humains. Impossible de substantialiser l’adversaire comme étant à 100% le mal et les vainqueurs comme à 100% le bien.
e./ D’où la prudence nécessaire au moment même où l’on est victorieux. Le remède belliciste n’en est pas un puisqu’il pose comme une normalité que la guerre sera toujours un recours nécessaire d’un camp du « bien » contre un camp du « mal ». Nous risquons de prendre cette dichotomie comme nous dispensant de toute analyse d’ensemble. Elle donne à tort l’impression que l’humanité sera toujours divisée entre « bons » et « méchants ».
f./ Oui, le bellicisme est pire, il reconduit la guerre éternelle alors que le mal d’une guerre unique est local et momentané. On le voit, l’éternité des guerres n’est que celle de la culture belliciste qui n’a pas à être prise pour dernier mot de la culture humaine. Ainsi rien ne prouve qu’une telle éternité des guerres puisse être celle d’une nature humaine éternellement ainsi. Mais c’est là notre prochain thème.
6./ Coda. Des Hommes et des Humains
In saecula saeculorum
Penser le martyre ukrainien
De ce printemps poutinien du siècle vingt-et-unième
Qui aujourd’hui rejoint les tragédies ukrainiennes
Des printemps staliniens du siècle vingtième
Bis repetita non sont mala
Tant que nous n’entendons pas !
Humains déjà aujourd’hui !
Sémiosis ensemblistes font suites et sommes
De nos différends… Humains que nous sommes
Humains demain !
Sans qu’ils confondent Moscou et Rome
L’immense Banal de l’inhumain les somme
*
Balibar É. 2022. « Avec ses réfugiés, L’Ukraine est déjà en Europe » PhiloMag, op. cit p. 33
Butler J. 2022b. « Faire gagner les Ukrainiens… et faire perdre la guerre ». PhiloMag, op. cit. p. 26-29.
Jaspers K. [1949] 1954. Origine et sens de l’histoire. Plon.
Philosophie Magazine. 2022. Édition spéciale Ukraine : Face à la guerre, avril-mai.
Rosa H. 2022. « La guerre nous tend un piège majeur » PhiloMag, op. cit. p.18-25.
Testart A. 2012. Avant l’histoire. Gallimard.
Nouvel Âge axial
1./ Jaspers, du tragique 1er 20e siècle à « l’âge axial de l’humanité »
Quid de la situation d’incertitude où se trouve aujourd’hui tout vivre-penser soucieux d’humanité ? Quid de la possibilité que des sursauts durables et nombreux puissent détourner la trajectoire actuelle de l’humanité Vers l’abîme (Morin, 2020) ? Les tragédies incessantes, si prégnantes deviennent texture fatale du réel. Ce sera bientôt le 50e anniversaire de la mort d’Hannah Arendt (1906-1975). Lors du procès Eichmann, elle invoque la « banalisation du mal ». Mais le mal, les maux sont revenus autrement, abondants et courants. Et leurs banalisations aussi. 2019 fut le 50e anniversaire de la mort de Karl Jaspers (1883-1969), psychiatre et philosophe très important pas assez connu. On ignore sa direction de la thèse d’Hannah Arendt et leurs coopérations et correspondances poursuivies. Plus grave, on ne sait pas que son œuvre recèle la plus profonde intelligibilité de l’histoire des 3 derniers millénaires. Jürgen Habermas (2021 :145-155) s’y réfère comme structurant également toute l’histoire de la philosophie. Jaspers est venu à celle-ci en rencontrant Max Weber. Celui-ci étudiait déjà les grandes spiritualités apparues entre 800 et 200 AEC. Jaspers nomme cette période « l’âge axial de l’humanité ».
Pour notre part, soucieux d’un frein puissant sur la route actuelle où l’humanité va « vers l’abîme », nous redécouvrons Jaspers et ses trois grandes intuitions fondatrices d’un vrai « vivre-penser » les tragédies humaines.
La 1ère pose le diagnostic d’une grave insuffisance de sursauts spirituels collectifs et institutionnels face aux tragédies de « 1914-1945 ». Dès 1931, La situation spirituelle de notre époque alerte. Il y revient avec Origine et sens de l’histoire (1949) et Introduction à la philosophie (1950).
Il a ensuite sa 2e grande intuition. Lors, autrefois, d’inhumaines tragédies répétées, des sursauts spirituels nombreux, étendus, profonds se produisent sur 3 continents entre 800 et 200 AEC. Jaspers (1951 : 5) résume. « Les événements les plus extraordinaires y sont concentrés. Confucius et Lao-Tseu vivaient en Chine, toutes les écoles de la philosophie chinoise venaient à l’existence, incluant celles de Mo-Ti, Tchouang-Tseu, Lié-Tseu et d’autres. L’Inde produisait les Upanishads, le Bouddha et parcourait la gamme entière des possibilités philosophiques jusqu’au scepticisme, matérialisme et nihilisme. En Iran, Zarathoustra enseignait une vision du monde exaltante : comme un combat entre le bien et le mal. En Palestine, les prophètes faisaient leur apparition, depuis Elie… jusqu’à l’Isaïe du Deutéronome. La Grèce voyait l’apparition d’Homère, des Philosophes Parménide, Héraclite et Platon, des tragédiens, des historiens... Ou encore de la physique d’Archimède. Tout ce qui est impliqué par ces noms se développa durant ces quelques siècles, presque simultanément en Chine, en Inde, Moyen-Orient et Occident, sans qu’une seule de ces régions eût connaissance des autres ». Grands acteurs novateurs, groupes sociaux motivés sont en lien à des institutions de religion, politique et connaissance. Jaspers observe leurs coïncidences spatiotemporelles et la congruence de leurs perspectives analogues. Celles-ci, non sans variantes, énoncent une nouvelle destinée humaine éthique. L’âge axial transcende ainsi la géopolitique d’alors. Qu’un tel âge ait une fois existé n’aurait jamais dû être oublié et ne devrait plus l’être, si l’humanité tient à sa conscience d’elle-même. Le 1er âge axial de l’humanité est immémorial.
2./ Les trois âges axiaux exclusifs d’Europe-Occident
Face à ses tragédies récentes, une humanité déficitaire comparée aux vives réactions d’autrefois, entre, en les retrouvant, dans un puissant lien autoréflexif interrogateur. Jaspers relie l’étonnante novation axiale antique aux déficits spirituels collectifs et institutionnels du 1er 20e siècle. L’histoire d’autrefois réaccompagne notre actuelle incertitude destinale.
La 3e référence intuitive de Jaspers est encore plus forte. Rétrospective, elle voit l’arrêt de l’âge axial à la fin du 3e s. AEC. Prospective en plus, elle problématise l’aventure humaine toujours à même de modifier des orientations négatives en positives (axial destinal). Ou l’inverse : axial exclusif. Jaspers (1954 : 12) parle de « divergences ». Les grandes civilisations cessent de suivre « des mouvements parallèles proches, deviennent étrangères les unes aux autres ». L’orientation positive destinale s’arrête, remplacée par un axial séparateur, exclusif, hostile. Les sociétés, leurs cultures, leur civilisation mises en avant, rivalisent pour triompher des autres. David Graeber (1961-2020), enthousiasmé par l’œuvre de Jaspers, pense judicieux dans Dette (2013 : 272-304) d’étendre l’âge axial antique au christianisme et à l’islam dont les messages sont en écho à l’âge axial. Mais, l’un et l’autre ne font plus partie d’un inter-civilisationnel pluriel tricontinental. Isolés, ils subissent des persécutions dans le contexte d’un axial politique qui préfère s’imposer à composer. Les références axiales éthiques passent pour secondaires voire négligeables. En essayant de penser cela, on est conduit à distinguer un axial global destinal et axial local exclusif. Cette distinction fonde une intelligence de l’histoire entière de l’Europe. Faite de perspectives axiales locales, privatives, exclusives. Et, cela de trois façons successivement répétées.
Un, après la chute de l’Empire romain et le temps des Royaumes barbares, s’affirme l’axial exclusif de la Papauté catholique romaine théocratique. Après miracles puis marasmes, le schisme protestant entraîne les massacres des guerres de religion.
Deux, l’axial exclusif du pouvoir politique revient alors en force. Il déplace aux Amériques puis dans le monde ses querelles à travers un colonialisme inhumain avec encore au départ la bénédiction de la Papauté au Traité de Tordesillas (1494).
Trois, en même temps, les acteurs économiques, s’appuyant sur les découvertes scientifiques et techniques, développent leurs activités productives et commerciales. Grâce à de nouvelles bases financières, l’économie peut prétendre à devenir politique (17e s.). Les royaumes, impuissants à limiter la misère populaire, violemment contestés, laissent la place en Angleterre (17e s.) et en France (18e s.) à des régimes parlementaires gagnés à l’économie. De la révolution industrielle (19e s.) prolétarisant durement la paysannerie, jusqu’aux tragiques dévoiements politiques du 20e, les acteurs économiques, valorisés, conduisent au sommet leur pouvoir axial local spécifique. Au final, ce pouvoir, se voulant libérateur, est devient tout aussi exclusif. Cette montée de l’économie a bénéficié des sciences et techniques des temps de paix ou de guerre.
Un, Deux, Trois, l’un, après l’autre, l’axial religieux, l’axial politique, l’axial économique, tous exclusifs n’ont guère honoré leur blason de promesses vertueuses. Résultats criants : trois milliards et demi d’humains interdits d’humanité créatrice ! Une consommation dévoyée par un axial du seul profit maximisé fait de la Nature entière sa déchetterie. Après eux, le déluge sera pour les autres !
3./ Nouvel âge axial tri-séculaire de l’humanité destinale
Pourquoi le grand public ne pourrait-il pas approcher la simplexité de l’histoire mondiale qui est ici claire et transmissible ? Jaspers en est le meilleur contributeur. Il nous oblige à penser tragédies des sociétés de masse, axiales exclusives d’autrefois, inventant l’axial destinal, et tragédies des sociétés modernes devant poursuivre l’humaine destinée créatrice. L’histoire mondiale de l’Europe-Occident est-elle ainsi sans âge axial global destinal chrétien, laïc ou autre (qui aurait pu correspondre à celui tricontinental des 800-200AEC, posé par Jaspers) ? Or, à sa place, en pleine lumière, l’histoire intelligible découvre un axial ni collectif partagé, ni global, ni destinal. Il est tout simplement privatif, local, exclusif. Obstinément, à trois reprises : Papauté catholique romaine schismatique ; consortium de puissances européennes coloniales esclavagistes ; aveugle économie financière dénaturant sans état d’âme planète et humanité. Triple exclusivisme producteur de miracles quand il doit faire ses preuves pour l’emporter. Nul de ces pouvoirs (religion, politique, économie), en tant qu’auto-institué, n’offre d’axial destinal à l’Humanité et à la Terre souffrantes. Parvenu au sommet, chacun de ces trois pouvoirs s’obstine à réduire les autres sans voir qu’il réduit sources et ressources d’information d’abord. Reviennent, irréductibles, marasmes et massacres. Une telle fermeture suscite inévitablement la recherche de cet axial destinal dénié. Hölderlin, dans son intime axial destinal global, écrit : « Là ou croît le péril croît aussi ce qui sauve ». D’autant plus si enfin le non vu est vu.
Car, nous n’avons pas vu ! Ni la croissance intense de l’information scientifique véritable (dure et molle). Ni l’éthique, philosophie 1ère, écartant la métaphysique (Levinas, 1982), et se réinstallant au cœur de l’économie (Amartya Sen, 1998, Hilary Putnam, 2002). Ni le surgissement de l’écologie, nommée en 1866, parlant haut et fort dès 1970 (Club de Rome).
Nous n’avons pas vu, liées entre elles, les 3 grandes mutations épistémiques, esthétiques, éthiques mises en place et cumulées depuis les débuts du 19e s. Mais déjà la laïcité politique de l’Édit de Nantes, fin 16e, puis les Lumières, les Révolutions.
Nous n’avons pas vu que le Nouvel Âge axial destinal global ne cessait de s’inventer et de se mettre en œuvre dans tout domaine et de mille façons. Il est aujourd’hui plus que bi-séculaire. Si, enfin, nous le voyons, tel qu’il est déjà, nous pourrons l’accompagner devenant tri-séculaire. Sa révélation se poursuit, en effet, dans une suite et somme de critiques et de propositions que les dégradations de l’humanité et de la planète suscitent. D’où l’impérieuse nécessité des études en cours pour découvrir genèses d’hier et renforcements d’aujourd’hui du Nouvel Âge axial. Merci à La Révolution prolétarienne de les accueillir.
Non détruire mais vivifier, oui ! Que l’écologie et l’éthique écartent le règne de l’informe. « Même si Art, philosophie, religion, politique [économie et technique] ont fait leur temps, c’est…maintenant qu’ils nous apparaissent dans leur plénitude… maintenant que nous pourrions atteindre à partir d’eux de nouvelles formes-de-vie. » (Agamben, 2015 : 245).
Agamben G. 2015. L’usage des corps. Seuil.
Graeber D. [2011] 2013. Dette. LLL.
Habermas J. 2019, Une histoire de la philosophie, Gallimard.
Jaspers K. [1950] 1951. Introduction à la philosophie, Plon.
-[1949] 1954. Origine et sens de l’histoire, Plon.
-[1931] 1951. La situation spirituelle de notre époque, D. de Brouwer.
Morin E. [2007] 2000. Vers l’abîme. L’Herne.
4000 ans de laïcisations à suivre - Témoignage
« Le sujet de la connaissance ne précède pas le témoignage, il advient pour ainsi dire a posteriori à travers celui-ci » Témoignage et vérité. G. Agamben (2021 : 55).
Les analyses et les propositions faites dans « Déni d’humanité ou laïcité » (La Révolution Prolétarienne 814) ont suscité intérêt et questions. Plus près de nous, une des questions concerne la domination devenue problématique de l’économie. Nous y reviendrons. L’autre question porte sur la réalité d’une laïcisation du politique par le religieux dans l’Antiquité asiatique. Le texte qui suit est un essai de réponse.
1./ Laïcité de 1905. Quels faits, quelles séquences et périodisations ?
Philippe Raynaud (2019) dans La laïcité. Histoire d’une singularité française souligne que le mot passe « pour intraduisible » en renvoyant à « l’histoire nationale », dès les « guerres de religion car la puissance royale commence à s’émanciper de l’autorité de l’Église. » À preuve, l’Édit de Nantes (1598) : « On pouvait être bon français sans être catholique ». Raynaud poursuit: « Avec la Révolution, la France… emprunte la voie qui mène à l’État laïque » hors de « toute conception théologique ». Le parcours ensuite est fort tourmenté. Quatre Révolutions de 1789 à la Commune de Paris, entrelacées avec trois Restaurations royales, deux Empires, trois Républiques. Deux brèves périodisations terminales délaissées, trop éclairantes. Trente-quatre avant 1905, la législation de la laïcité est déjà rédigée sous La Commune de Paris (1871). Encore plus près de 1905, on a 1894, l’Affaire Dreyfus commence. La législation laïque se fait. Dreyfus est réhabilité en 1906. Huit années et c’est août 1914. Cette guerre était à l’horizon ; des alliances se nouaient déjà. Indispensable était la réconciliation des deux France.
2./ Laïcité et sécularisation. Périodisations plurimillénaires
Raynaud situe la laïcité en référence aux guerres de religions : huit entre 1562 et 1598. Elles rebondissent jusqu’à l’Édit de Versailles (1787). Judicieuse périodisation pluriséculaire qui souligne la relation intense et longue entre politique et religion. Mais, sur ce point, un autre terme est très employé par les historiens : la sécularisation. Elle relève d’une périodisation pertinente bien plus longue : bimillénaire. En Europe, les politiques tentent de reprendre le pouvoir confisqué par la Papauté catholique romaine. Encore avant, en Chine, l’Empereur Tang Wuzong stoppe l’influence bouddhiste sur le peuple et mène une sécularisation fort violente (842-845). Imaginer une périodisation encore plus étendue paraît absurde alors qu’elle est déjà dans les faits. Le mot grec laos (peuple) est l’authentique ancêtre trimillénaire de notre laïcité. Donnée d’extrême importance. La laïcité de 1905 en orientant la pensée vers la séparation des Églises et de l’État centre sur l’action du politique à l’égard des religions. Cela occulte le centre obligé de tout pouvoir : le sort du peuple. C’est le secret du laos signifiant en même temps : « peuple-tout » et « peuple-rien » En fait, en 1905, religion et politique sont déjà dans la main de l’économie. Le souci du peuple est moins central. Pensons à la si longue exclusion politique des femmes. Par contre à l’âge axial au 1er millénaire AEC le politique est au pouvoir suprême mais nombre de religions se retrouvent en mesure de combattre l’inhumain. Sursauts manifestes sur plusieurs siècles. Jaspers y voit un âge axial pour l’humanité qui doit continuer d’y trouver les énergies de la défense des peuples (Demorgon, 2021, 2019). Citons le vif enthousiasme de David Graeber qui consacre à l’âge axial tout le 9e chapitre de Dette : 5000 ans d’histoire (2013). Il prolonge cet « âge » jusqu’au christianisme et à l’islam. D’autres regardent avant en Mésopotamie, il y a plus de 4000 ans.
3./ Gilgamesh ou le contrôle religieux du politique en Mésopotamie
L’Épopée de Gilgamesh est des plus anciennes. Les premiers textes datent du début du IIe millénaire AEC, 7 siècles après les faits. Gilgamesh était le 5e roi de la 1ère dynastie d’Uruk (2650 AEC), d’après une liste déjà établie alors entre 2017 AEC et 1794 AEC. Gilgamesh, roi de la ville d’Uruk, abuse du pouvoir au point qu’« aucun père n’est assuré de conserver au moins un fils, au moins une fille ». Ses sujets implorent la protection de la déesse-mère Aruru, maîtresse de leur cité, pour qu’elle améliore Gilgamesh. La déesse confectionne d’argile Enkidu. C’est le double de Gilgamesh mais constitué à l'image d’Anu dieu du ciel et de Ninurta dieu de la guerre (religion et politique). Il est en harmonie avec la nature et les animaux. Gilgamesh et Enkidu s’affrontent. Aucun ne gagne. Ils se lient d'amitié pour accomplir de grands exploits. La complémentarité l’emporte entre eux mais rien n’est acquis à jamais. Enkidu meurt. Gilgamesh, éprouvé, part à la recherche de l’immortalité. Il en trouve le secret mais un serpent le lui dérobe. Il finit par comprendre que c’est à la vie présente qu’il doit se consacrer mieux. Son règne devient enfin celui d’un roi juste envers son peuple. La correction des tragédies politiques s’est ainsi inventée sous la responsabilité de la religion.
4./ Prophétisme juif, contrôle du peuple de dieu et de ses politiques
Le prophétisme juif s’inscrit dans le judaïsme en contrôle religieux des acteurs politiques. Les prophètes commentent, informent, conseillent. Le pouvoir n’est pas seul concerné. Le peuple entier se voit reprocher nombre de ses conduites. Le prophétisme commence avec Élie puis Élisée (9e siècle AEC). C’est l’époque des deux Royaumes : Israël et Juda. Au 5e siècle AEC, après Malachie, le prophétisme est épuisé. Le phénomène reste mal aisé à comprendre. Alexandre Adler (2011) l’éclaire dans Le peuple-monde. Destins d’Israël. La notion de peuple élu est trompeuse. On la ramène à tort à peuple ethnique. Or, le sens est tout autre. Dire peuple-monde aide à comprendre. Le peuple élu ne l’est que s’il se constitue en récepteur et soutien de l’immense vérité d’un dieu unique, vérité fondée dans l’attente divine. Les prophètes le rappellent constamment en trois injonctions inséparables. Les politiques doivent se considérer comme en charge du peuple au plus haut niveau éthique d’humanité. Le peuple doit faire de même entre tous ses membres. Enfin, dieu ne peut en aucun cas être tel s’il n’est que le dieu du seul Israël. De ce fait, l’exigence éthique requise des politiques et du peuple en interne concerne également en externe l’ensemble des conduites des juifs à l’égard des autres peuples. Même si ceux-ci s’inscrivent dans des religions dévoyées, idolâtres, le peuple d’Israël ne doit pas les mépriser car ils sont en perspective aussi peuple de dieu. Adler éclaire cela d’une formule incisive : « Les Juifs n’habitent pas l’espace, ils habitent le temps ». Un temps qui conduit au-delà des ethnies et des États à l’humanité-monde. Or, cela commence à se réaliser quand 72 traducteurs (6 par tribu) de la Bible hébraïque en grec, choisissent le mot laos pour traduire l’expression biblique de « peuple de dieu ». Ils ne choisissent pas le terme bio-culturel d’ethnos, ni le terme économico-politique de demos mais celui de laos (Demorgon, 2019). Peuple écartelé entre son tout et son rien. Le terme sera transmis par la Vulgate, traduction de la Bible en latin à partir de celle des Septante. Au fil des temps, des espaces, des langues et des pensées, laos est devenu grec, juif, latin, chrétien, laïque. François Jullien (2009 : 194) indique bien comment le mot parcourt les millénaires : « De l’homme appartenant au « peuple de dieu » – le laos de la Septante (Alexandrie 270 AEC) – naît peu à peu son contraire – le laïc de la laïcité ». Contraire ? Ou plutôt, d’hier à aujourd’hui : laos toujours attendu, contrarié, jamais advenu sans exclu(e)s : esclaves, femmes, juifs, noirs, génocidés, prolétaires, sans-papiers, migrants, etc. Sous les dominations politiques et religieuses, antiques ou modernes ou économiques de la « postmodernité » tardive. Peuple de Dieu ou peuple de la laïcité, on cherche la différence… c’est la ressemblance qui éclate.
5./ Mazdéisme de Zoroastre. Jaïnisme. Bouddhisme exemplaire d’Açoka
La réforme du mazdéisme par Zoroastre est déjà prise au sérieux par le souverain Vishtaspa et ses dignitaires. Elle influence positivement les conduites politiques des souverains perses. Même s’ils se donnent ainsi une image positive aux yeux de peuples soumis qui accueillent l’arrivée perse comme une libération. Tels les Babyloniens dont même le roi vaincu jouit d’une grande libéralité. Les Juifs déportés à Babylone son libérés (533 AEC), et peuvent retourner en Palestine. Cyrus Le Grand, fondateur de l’Empire perse, est connu pour sa « charte des droits de l’homme » (British Museum). On y lit : « Je n'ai autorisé personne à malmener le peuple et à détruire la ville. J’ai ordonné que toute maison reste indemne, que les biens des personnes ne soient pas pillés. J’ai ordonné que chacun soit libre quant à l'adoration de ses dieux, sa pensée, son lieu de résidence, sa religion et ses déplacements. Et personne ne doit persécuter autrui ». Ailleurs, les violences étatiques guerrières continuent de submerger les sociétés de souffrances extrêmes. D’où ces ruptures avec leurs familles royales ou nobiliaires de jeunes hommes, tels Mahavira (599-527AEC), 24e Maître du Jaïnisme et Bouddha (560-480AEC) quasi-contemporains. Pour les Jaïnistes, tous les êtres naturels sont interdépendants et doués de psychisme y compris végétaux et minéraux. Ils ne veulent tuer aucun être, même sans le vouloir en respirant ou en marchant. Quant au Bouddhisme, il n’était pas d’abord une religion mais une ascèse, une mystique ne voyant pas d’autre possibilité, pour en finir avec la souffrance, qu’une sortie radicale définitive hors de toute existence. En Chine, aux 4e et 3e siècles AEC, les guerres entre Huns et Chinois « occupaient jusqu’à 75% du temps » (Todd, 2011 : 152). Des monstruosités extrêmes ne sont pas oubliées. Sima Qian (2015), qui écrit entre 104 et 91AEC, nous révèle la tragédie de Changping (260AEC). 400 000 membres de l’armée vaincue du royaume de Zhao sont enterrés vivants. Passons de Chine en Inde du Nord, sous le règne (273-232 AEC) d’Açoka (dynastie des Maurya). Son Empire va de l’Afghanistan au Bengale. Il veut conquérir le Kalinga. La guerre qui en résulte, horriblement meurtrière, l’affecte tant qu’il se rallie aux principes du Bouddhisme et va s’abstenir définitivement de toute guerre, pratiquant aussi la tolérance à l’égard de toutes les religions. Des siècles après, en 127 EC, Kanishka qui règne sur le Kushan, sera surnommé l’Açoka du Grand Véhicule car à côté du petit véhicule, élitiste, il ouvre l’accès du Bouddhisme au peuple.
6./ Mahabharata. Arjuna et Vishnou. Surprise au paradis
Bien qu’il n’y ait aucune volonté d’exhaustivité dans nos parcours critiques et constructifs antérieurs ou présents on pourrait s’étonner de l’absence de références à l’hindouisme. Ces grandes épopées antiques telles Gilgamesh et le Mahabharata constituent des ressources fort précieuses, irremplaçables. Toutefois, elles relèvent d’une écriture qui se poursuit et se cumule dans des perspectives non seulement différentes mais contradictoires à mesure que les siècles défilent et que de nouveaux textes s’insèrent. C’est dire en clair que l’on peut plus ou moins tout y trouver et son contraire. Cela ne disqualifie pas pour autant ce que l’on trouve mais on peut toujours soutenir qu’il est difficile d’accorder un primat à telle donnée plutôt qu’à telle autre. Notre critère est simple. Notre primat choisit ce qui se trouve avoir la plus grande profondeur temporelle. Le Mahabharata nous présente un pacifiste, Arjuna, qui est un prince du clan des Pandava. Il en a plus qu’assez de la cousinade meurtrière avec les Korava. Son exaspération de pensée va devenir une tragédie affective sans mesure quand son fils meurt dans cette guerre des cousins. Il est perdu entre folie de vengeance et folie de suicide. Plus étonnant encore, ce n’est rien moins que l’un des plus grands dieux de l’hindouisme, Vishnou, qui s’est doté d’un avatar en parent et cocher d’Arjuna sous le nom de Krisna. Il est clair ainsi qu’un dieu se met déjà au service d’un mortel pour le soutenir dans sa tragique épreuve de la guerre. Celle-ci va cependant se terminer par la victoire des Pandava mais seulement après un invraisemblable bain de sang qui laisse vivants peu de vainqueurs et encore moins de vaincus. Krisna rentre chez lui et trouve la capitale de son pays engloutie par un déluge. Son empathie avec toute cette misère du monde lui fait choisir de se sacrifier quand, s’étant transformé en animal, il meurt sous la flèche d’un chasseur. On a donc ainsi un avatar de dieu qui choisit de s’offrir en sacrifice. Plus tard, quand meurent les quelques Pandava vainqueurs restés vivants, ils montent au paradis. Ils ont la faiblesse de croire que les vaincus n’y sont pas. Ils sont sidérés de les y trouver. Les dieux expliquent que les deux clans ayant exprimé aussi bien leur destin sont à égalité de mérite pour le paradis. On le voit, ici, la religion essaie plusieurs chemins mais toujours à la recherche d’un sens profond qui pourrait dépasser finalement l’obstination préalable sur des antagonismes destructeurs. Rappelons pour conclure que la Bhagavad Gita, présente au livre VI du Mahabharata est le Chant du bienheureux, celui qui reçoit « la bonne nouvelle ». Les guerres ne sont pas le but de la vie mais, un temps, elles peuvent être un chemin parmi d’autres qui mène bien au-delà d’elles.
7./ Laos, peuple, mot contrarié dès son origine homérique
Entre politique et religion, laos est caché dans sa vie internationale plurilingue de contradictions poursuivies et il est occulté par ethnos et demos. Selon F. Jullien (2009 : 194) laos parcourt des millénaires : « de l’homme appartenant au peuple de dieu, le laos de la Septante » (270 AEC) jusqu’à « son contraire, le laïc de la laïcité ». Politique et religion doivent se décentrer de tel ou tel moment d’opposition valorisant l’une ou l’autre. Le centre qui les dépasse et les intègre, c’est le sort du peuple. Dès son origine homérique trimillénaire, laos (peuple) est soit celui qui est tout, soit ceux qui sont les moins. Ensuite : « peuple de dieu », dans toute Bible hébraïque, grecque, latine. Mais pour la Papauté catholique romaine, s’appuyant sur les clercs, les laïcs sont barbares et illettrés. Enfin, les laïcs de la 3e République Française représentent le modèle de l’humanité éclairée. En même temps, au total, le sort du peuple dans les nations reste au plus bas. Sur la planète, la moitié de l’humanité vit inhumainement.
8./ Laïcité de 1905, laïcisations sur 4000 ans : à suivre !
Religion et politique ont été dis-associées et plus souvent en rivalité. Pendant les sécularisations, les acteurs politiques plus forts contrôlent les religions. À l’âge axial, les religions, même perverties, sont atteintes par des sursauts spirituels qui les font se rénover. D’autant que d’autres sursauts philosophiques, éthiques se manifestent aussi. L’âge axial caractérise ces époques où les religions ont encore ou retrouvent une crédibilité aux yeux des peuples et peuvent influencer les conduites des responsables politiques.
À partir de ces données historiques, la question de la laïcité rebondit totalement. Elle dépend désormais d’une périodisation fort longue, quadri-millénaire. Une précision langagière supplémentaire est encore nécessaire. Laïcité est un terme qui définit une donnée dans un état précis spatio-temporel : « la laïcité de 1905 ». Mais cet état est le fruit d’un acte de laïcisation du religieux et soutient indéfiniment les actes de laïcisation. Laïciser a un sens étymologique grec très clair. Il signifie : agir en faveur du bien-être du peuple. Dès lors, que dire quand, à l’âge axial, certaines religions, spiritualités, philosophies, éthiques agissent pour le bien-être du peuple mis en cause par les politiques ? Simplement qu’elles laïcisent le politique inhumain ! Légitime et précieuse généralisation qui doit ainsi concerner tout autre domaine. Telle l’économie fort inhumaine aujourd’hui au pouvoir !
9./ Espoir, vouloir, destin. Laïcisation, j’écris ton nom
Que laïcisation ait ou pas un nom, qu’importe si elle est mise en œuvre ! Or, à l’âge axial, elle l’est à l’égard du politique. En fait, elle n’a pas cessé, comme ensemble d’actions diverses, de se mettre en œuvre de façon individuelle et spontanée, collective et juridique, tout au long de l’histoire. Cela, quand l’expérience humaine tournait au désastre dans les effondrements des politiques, des économies, des religions exclusives. Déjà dans la Grèce antique, un Solon remet leurs dettes aux pauvres. Il fait voter la loi interdisant de les vendre comme esclaves. Ensuite, un Clisthène recompose les tribus ethniques en nouvelles tribus politiques devant intégrer les intérêts antagonistes tous légitimes au lieu d’être centrées sur les leurs. Dans la Rome monarchique, les familles patriciennes dominantes refusent d’admettre que les plébéiens (le peuple) puissent avoir légalement un Tribunat de la plèbe pour y présenter leurs demandes. Un hasard biologique prive la Royauté romaine de succession naturelle, alors la société romaine tombe sous le coup légal de l’annexion étrangère. Pour l’éviter, elle s’invente « République » en acceptant l’institution du Tribunat pour le peuple ! En Grèce, comme à Rome, ce sont là de véritables laïcisations sociales et sociétales. Dans l’Europe royaliste, Grèce « démocratique » et Rome républicaine seront même des modèles de sociétés à venir. Ainsi pour l’Angleterre. Du fait de la Grande Rébellion (1642-1651) avec ses deux guerres civiles, le régicide de Charles 1er et la 3e guerre civile, les ravages sont tels qu’une République constitutionnelle et parlementaire s’invente. On invoque même la République de Venise. En France, Montesquieu, né 100 ans avant 1789, oppose le despotisme (où tous les pouvoirs sont dans les mains d’un seul) et le pouvoir constitutionnel. Pour celui-ci, « législatif, exécutif, judiciaire » sont séparés, articulés, régulés. Qu’est-ce, sinon une laïcisation – juridique, cette fois – du politique ? Une Constitution institue l’équilibre des pouvoirs antagonistes au sein de la société. La laïcisation est bien ainsi au bénéfice du peuple au plan national (avant qu’il ne devienne international). Par ailleurs, on a dans tout le monde du vivant une foule d’exemples de ces régulations antagonistes nécessaires aux équilibrations physiologiques ou écologiques. Dans l’aventure humaine, tant que les 4 grandes forces d’unification instituées veulent chacune le pouvoir exclusif (comme en ce moment l’économie en Occident), leur composition articulée est impossible. Religion et politique se sont en ce sens hier déjà fort éprouvées. L’économie les a remplacées au sommet du pouvoir et pour s’y maintenir veut échapper à toute laïcisation. Reste à voir si le 3e régime de science avec ses sources informationnelles éthiques et écologiques peut changer la donne. En articulant mieux les forces d’unification opposées. Faute de quoi, les risques d’une catastrophe globale resteront là. Ils sont immenses. Alors ? Laïcisation, j’écris ton nom !
10./ Coda
Selon la façon dont elles sont tournées ou détournées les grandes institutions sont toutes en mesure de produire des laïcisations. Ou de les empêcher. Alors, elles traitent négativement le peuple pour légitimer leur pouvoir. C’est ce qu’énonce Marx sur la religion (La R. P. 814, p.27). Il ne généralise qu’après précision : « Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, parce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux ». C’est inséparablement que sont critiquées politique et religion. Autre point, la religion est à « supprimer en tant que bonheur illusoire du peuple ». Dans cet esprit, Agamben (2015) n’est pas seul à penser qu’une tout autre politique doit venir. De même, Sen, Putnam, Stiglitz préparent (avec les indices de développement humain) une autre économie. Aujourd’hui, l’écologie éthique, juridique se constitue comme 5e grande institution d’unification des sociétés. Elle est un nouvel apport indispensable aux toujours et encore nécessaires laïcisations prochaines : religieuses, politiques, économiques, informationnelles. Quant aux laïcisations historiques, hier soucieuses des malheurs des peuples, ne voit-on pas le bien qu’il y a à les découvrir en 4000 ans ? À voiler l’histoire longue positive, on perd courage et foi, on s’empêche de voir long dans l’avenir. Laïcisations passées, que de précieuses alliées ! Elles dévoilent une histoire stimulante à poursuivre de mieux en mieux partagée…
Jacques Demorgon
Bibliographie
Adler A. 2011. Le peuple-monde. Destins d’Israël. A. Michel.
Agamben G. 2021. Quand la maison brûle. Payot & Rivages.
-2015. Homo Sacer IV, 2. L’Usage des corps. Seuil.
Demorgon J. 2021. « Déni d’Humanité ou Laïcité ». La Révolution Prolétarienne n° 814, p. 24-27.
-2019. « L’humanité divisée ». La Révolution Prolétarienne n° 807, p. 21-24.
-2018. « Penser l’histoire antagoniste ». La Révolution Prolétarienne n° 800, p. 16-19.
-2016. « L’homme antagoniste » (Le grand universalisant laïque) Bordeaux : Phaeton n°2, p.33-70.
Graeber D. 2013. Dette : 5000 ans d'histoire. LLL.
Jullien F. 2009. L’invention de l’idéal et le destin de l’Europe. Seuil.
Raynaud Ph. 2019. La laïcité. Histoire d’une singularité française. Gallimard.
Sima Qian. 2015. Les mémoires historiques de Se-ma Ts’ien, 9 vol. Éd. You Feng.
Todd E. 2011. L’origine des systèmes familiaux. T.1. L’Eurasie. Gallimard.
Déni d’Humanité ou Laïcité - à Francine et Jean Moreau
Le présent article s’inscrit dans la continuité de deux numéros « dossiers » de la RP, le n° 811 : « Après l’assassinat de Samuel Paty » et le n°812 : « 150e anniversaire de la Commune de Paris ». Avec les précieux prolongements du n°813. La laïcité y est toujours invoquée. Elle est déjà présente dans les cœurs, les têtes et les écrits législatifs de la Commune. Ceux qui, sans lui être hostiles, la voit comme une simple exception française, doivent être mieux informés. Mais aussi ceux qui font de son expression de 1905 son énoncé complet. La laïcité résultat acquis n’est pas en cause mais elle est un moment dans une histoire de trois millénaires dont nous présentons ici un fil rouge caché. Plus que le lien entre demos et démocratie, celui plus décisif entre laos et laïcité. La laïcité de 1871-1905 est le précieux fruit juridique d’un processus qui n’est pas « sécularisation » mais « laïcisation », ressource obligée contre le déni d’humanité.
1./ Au cœur d’aujourd’hui, les prémisses grecques de la laïcité
La laïcité peut trouver une pensée non réductrice à partir d’apports nouveaux encore méconnus. Le recours à l’histoire entière avec un départ grec plus connu en Europe (il y en a d’autres tout aussi nécessaires) reste une ressource disponible. Elle part d’Homère et découvre une incroyable odyssée d’actes et de textes, un complexe inimaginable « corps-cœur-pensée » d’humanité, à travers 3 mots d’origine grecque, dont le plus fondateur est oublié…
Les 2 premiers, ethnos et demos, sont bien connus. « Ethnos » recouvre la tribu ethnique due à l’accroissement familial au fil des générations. Au sein des sociétés, on verra se prolonger cette référence familiale ethnique par exemple avec les grandes familles de la noblesse qui se fondent sur leur « sang » noble. Aujourd’hui, nous parlons souvent du communautaire et des communautés. Ce dernier terme s’oppose à celui de société, déjà en 1887, dans Communauté et société (2010, 1887) de Tönnies (1855-1936). Le sociologue y présente les deux formes différentes. Il ajoute que si elles se succèdent dans l’histoire, la 2e advenue, la société, ne périme pas la première. Tout au contraire, l’humanité ne peut qu’être menacée dans son avenir si elle n’est pas en mesure d’associer, d’intégrer ces deux dimensions humaines antagonistes et complémentaires. Aujourd’hui, notre culture souligne le négatif du communautaire et dénonce le communautarisme ! Mais, il y a peu, nous étions membre d’une « Communauté européenne ». Le passage à « l’Union européenne » ne camoufle pas la désunion patente, fruit d’un communautaire dénié au profit d’une concurrence sournoise !
Le deuxième mot grec « demos » est tout aussi connu, à l’origine de notre régime politique, la « démocratie », régime de la « puissance du peuple ». Cette analyse lexicale n’est pas de trop pour comprendre le fond des questions brûlantes. Ainsi, dans nombre de manifestations populaires actuelles, on a vu revenir sur les pancartes l’expression : « Écoutez la colère du peuple ». Chacun comprend que si la colère du peuple n’est pas écoutée, notre régime politique n’est pas celui de la puissance du peuple mais celui de son impuissance poursuivie. Déjà dans la Grèce antique, la démocratie n’arrivait pas à naître, elle était continuellement détournée, tantôt au profit de tyrans, tantôt au profit d’oligarques, ces « quelques-uns » disposant des pouvoirs décisifs.
Avec ces deux mots grecs « ethnos » et « demos » nous sommes en phase avec les difficultés toujours aujourd’hui rencontrées pour mettre en œuvre une vraie démocratie. Démocratique se réfère à demos, le dème. Il est la plus petite unité de base territoriale réunissant un ensemble de citoyens appelés à donner leur avis et à participer aux décisions des pouvoirs. L’Attique fut, au moment de Clisthène, divisée en 139 dèmes. Difficile de trouver l’équivalent de cette unité politique antique car elle recouvrait des ensembles humains de taille et d’importance sociale inégales. On peut évoquer notre mot de « commune » qui a l’avantage de réunir lui aussi un sens géographique et politique. À partir d’ethnos et de demos nous découvrons pourquoi Solon, Clisthène, Périclès ont été qualifiés de sages. Solon obtient le vote d’une loi interdisant au prêteur de se rembourser en vendant comme esclave son débiteur citoyen devenu insolvable. Clisthène, à la place des 4 tribus ethniques et régionales, en grave et permanent conflit, institue dix tribus purement politiques. Comme chacune réunit trois sortes de citoyens : du bord de mer, de l’intérieur du pays et de la cité d’Athènes, ils devront apprendre à gérer leur diversité et leurs différends. Cela en laissant désormais de côté les références identitaires fermées d’ordre familial ou territorial. De telles performances seront accrues par Périclès posant les 3 égalités : devant la loi, dans la prise de parole, dans la participation aux décisions avec subvention des citoyens pauvres élus. Si précieux que soient ces acquis, ils ne concernent que les citoyens. À deux siècles de là, Démétrios de Phalère, au pouvoir entre -317 et -307, ordonne un recensement de l’Attique. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 21000 citoyens ; 10000 métèques ; 400000 esclaves. Ceux-ci largement achetés à l’étranger (Vioulac, 2018 : 365).
2./ Laos chez Homère, « le peuple entier » ou « les moins »
Il nous faut maintenant découvrir et privilégier le 3e mot grec « laos ». Sauf que c’est celui que nous avons totalement oublié et dont nous ne voyons même plus la relation avec notre précieux mot de « laïcité ». Celle-ci est en danger, soupçonnée d’être ce qu’elle n’est pas, dévalorisée, incomprise comme l’indispensable recours qu’elle est. Il n’y aura pas d’avenir de l’humanité sans elle. Voyons l’étonnante aventure qui, sur 3000 ans, relie laos et laïcité pour le meilleur et pour le pire au gré des évènements religieux et politiques mêlés. « Laos » semble bien être le 1er terme grec pour peuple. Kraemer (1966 : 118, note 1) observe : « Homère parle du roi comme du poimèn laou, le berger du peuple ». Dans ce cas seul le roi est à part. Tous les autres constituent le peuple. Cependant, chez Homère déjà, puis ailleurs ensuite, l’emploi de laos se complique. Parfois, laos désigne « le peuple en armes, composé des hommes en âge viril ». Cela recouvre une ségrégation valorisant d’un côté plus les hommes que, de l’autre, femmes et enfants. Si l’on regarde maintenant du seul côté des hommes, en ce qui concerne l’appareil militaire global, le mot laos continue ses emplois comparatifs. Ainsi, – face à la prestigieuse « marine de guerre » - « toute l’armée de terre » est nommée laos. Mais, en même temps, à l’intérieur de l’armée de terre, on trouve aussi laos appliqué aux fantassins dévalorisés, face aux « chefs chevaliers, meneurs de chars ». À chaque fois, on voit bien qui est plus prestigieux et qui l’est moins ! Laos n’a pas un seul sens mais deux et ils sont opposés. Dans un 1er sens, il désigne le peuple entier. Dans un 2e sens, il distingue des groupes humains mis en valeur et des parties basses dévalorisées. Ce sont alors, elles seules qui sont nommées laos.
3./ La Bible en grec des Septante et le peuple de dieu ?
On est en Égypte, le souverain d’alors est Sôter 1er, dit aussi Ptolémée II de la dynastie lagide. Auprès de lui, se trouve Démétrios de Phalère, élève d’Aristote, et plus tard homme politique. Exilé en Egypte, il est conseiller, apprécié du pouvoir à l’origine de la construction de la Bibliothèque d’Alexandrie. Il va l’être de la traduction grecque de la Bible hébraïque. En effet, de très nombreux Juifs dont les familles sont installées en Égypte se sont hellénisées, perdant ainsi la possibilité de lire la Bible hébraïque. Cette traduction devait avoir lieu sur une large part du 3e siècle AEC. Les traducteurs, choisis au nombre de six dans chacune des douze tribus, sont 72. D’où le nom de Bible des Septante. Ce sont eux qui font, après vives concertations, le choix de traduire l’expression biblique « peuple de dieu » par le mot grec laos. Cela détermine une collusion transculturelle de l’hellénisme et du judaïsme. Elle peut difficilement ne pas faire franchir au mot un seuil de sens supplémentaire des deux côtés. Au cœur de la langue-culture grecque, nous l’avons vu, laos va de peuple entier à ses parts défavorisées. Au cœur de la culture judaïque, le « peuple de Dieu » de la Bible est certes le peuple du Dieu d’Israël. Mais, celui-ci n’en est pas moins le dieu unique, l’unique Dieu de tous les êtres, le Dieu du peuple entier des humains. Son lien privilégié avec le peuple juif tient à la situation de relatif délaissement où se trouve ce peuple parmi d’autres plus en gloire. Le Dieu unique du peuple entier des humains n’élit ceux-ci qu’à la condition qu’ils ne s’élisent pas eux-mêmes en rejetant les autres. Cela s’applique à l’alliance de Dieu et du peuple de la Bible. Le peuple et les pouvoirs ne doivent pas abandonner une part du peuple. Ils ne doivent pas les délaisser, les rejeter. Cela en interne. En externe, ils doivent aussi considérer que les autres peuples même idolâtres, n’ont pas à être repoussés comme « étrangers condamnés ». Le peuple de la Bible n’est le peuple de Dieu qu’en fonction de sa capacité à répondre aux exigences éthiques requises. Celles-ci comportent le rejet des idolâtries mais tout autant, voire plus, le non rejet d’autres humains. Le manquement à cette mise en œuvre éthique est largement dénoncé par les prophètes. Toute part d’humains délaissés au sein d’un même peuple, comme tout peuple, rejeté parmi les autres peuples, empêche la constitution du Peuple de Dieu.
4./ La catholicité romaine au pouvoir : (lais) laïcs et clercs)
La Bible des Septante est ensuite traduite en latin et devient la « vulgate ». Elle est alors diffusée dans l’Empire romain et après la chute de celui-ci, elle le sera dans la catholicité romaine. Le contraste fondateur originel du mot grec antique laos est reconduit par l’Église catholique. Sauf que, parvenue au pouvoir suprême grâce à la supériorité posée du spirituel sur le temporel, la catholicité romaine oppose deux parties dans le peuple chrétien. Au sommet, l’élite relève du mot« clerc ». À la base, les autres sont les « laïcs ». À l’origine, l’expression biblique de « Peuple de Dieu » (Exode 19 : 4-7 et Deutéronome (4,7 : 6-12), est bien traduite en grec, par laos. Kraemer (1966 : chap. 2) note que « la conception de l’Eglise comme laos a aussi ses racines dans le Nouveau Testament : 139 versets nomment le « peuple de Dieu « laos ». Kraemer met en évidence que cette perspective unificatrice est ensuite délaissée : « Dès qu’existe un clergé organisé et dûment consacré, il se dote d’un statut qui le distingue du laos… Les pères de l’Eglise latine disaient aussi « plebs »… Clément de Rome emploie déjà le terme laikos dans sa lettre aux Corinthiens en 95 après J.-C. pour parler des membres ordinaires de l’Église ». Plus tard, Constantin et Théodose officialisent le christianisme comme religion d’État. Par la suite, l’Église romaine, nous l’avons dit, place son pouvoir « spirituel » (religieux !) au-dessus de tout pouvoir « temporel » (politique !). Au 11e siècle, sœurs « laies » et frères « lais » apparaissent au service des moines. Ils exécutent des tâches secondes, sinon serviles. Ils sont « exclus des ordres sacrés », ne chantent pas dans le chœur, portent des habits différents et sont qualifiés de façon péjorative : « laici barbati, illiterati, idiotæ ». L’Église d’Orient et la Réforme ne changent pas cette orientation. Pour Kraemer (1966 : 43 et s.) cette Église, séparée du peuple, est en contradiction avec sa mission originelle. Il souhaite une théologie centrée sur le laïcat. Il souligne l’étonnante déclaration de Pie XII : « Le laïcat est l’Église ; il constitue l’Église ». Pure déclaration, sans autre effet ! Kraemer conclut : « Le laïcat fut le troupeau, toujours objet, jamais sujet ».
5./ 3e République, Commune de Paris, laïcité d’union de 1905
Comme l’histoire (même déjà médiévale de la Chine), l’histoire moderne européenne connait une sécularisation croissante. En fin de cette évolution apparaît le compromis français spécifique de la laïcité de 1905, associée cependant à des possibilités de concordat. Un ensemble de dispositifs juridiques garantis par la République doit permettre aux membres d’un me^me peuple de rester en bonne entente, quelles que soient les religions en cause ou d’autres appartenances identitaires. Au-delà de l’opposition antérieure (sécularisation royale), après la Révolution Française de 1789, une ligne politique nouvelle est animée par la volonté de ne plus laisser la religion imposer encore tel ou tel de ses intérêts à la politique nationale. Mais la question reste en suspend. Par contre, la laïcité est quasiment toute énoncée dès la Commune de Paris. Mais la 3e République naissante veut se faire accepter des élites anciennes et nouvelles. Pour cela, il lui faut à tout prix s’imposer aux classes laborieuses méprisées, conduites à se révolter. Elle les écrase de façon sanguinaire lors de la résistance de la Commune de Paris. L’Affaire Dreyfus, 34 ans plus tard, montre une France affaiblie par une grave division interne. Or, l’union de ces deux France est indispensable dans un contexte de guerre européenne menaçante. Aujourd’hui, faute de penser inséparablement la laïcité française de 1871-1905, on ne perçoit pas qu’une vérité plurimillénaire s’y trouve. À savoir, qu’en même temps, le peuple est en principe souverain alors que dans les faits il est dévalorisé et peut être l’objet des pires violences meurtrières de la part des pouvoirs établis en son nom. Cela seul permet de voir à l’œuvre un processus général qui a pris naissance bien avant et qui peut continuer bien après. Ce processus mérite un nom : celui de laïcisation. Pour que les citoyens d’une nation puissent rester un peuple uni vivant positivement ensemble, toutes leurs religions doivent avoir le droit de s’exercer en paix en se tolérant mutuellement. La République s’instaure en berger du peuple. Aujourd’hui, le sinologue et philosophe F.Jullien (2009 : 194) trouve paradoxal que « de l’homme appartenant au « peuple » de Dieu – le « laos » de la Septante – naît peu à peu son contraire, le « laïc » de la laïcité ». Observons que Jullien fait ainsi clairement le rapprochement entre Alexandrie en 270 AEC (le peuple de Dieu, laos) et Paris en 1905 (le peuple de la laïcité).
6./ D’Homère à Agamben : faille du peuple, faille de l’humanité
Sans se référer à Homère, G. Agamben (1995 : 39-46) note d’emblée que « toute interprétation du sens politique du mot « peuple » doit partir du fait singulier que dans les langues européennes modernes, il désigne les pauvres, les déshérités, les exclus ». Or, poursuit-il, « le même mot recouvre aussi le sujet politique constitutif » (de la société ainsi réunie). Le peuple est alors le « tout » qui la fonde. Agamben donne, dans plusieurs langues, maints exemples de cette dichotomie contradictoire. Il note finalement que « ce que nous appelons peuple… est … une oscillation dialectique entre deux pôles opposés : d’une part, l’ensemble « Peuple » comme corps politique intégral ; de l’autre, le sous-ensemble « peuple » comme multiplicité fragmentaire de corps besogneux et exclus ; là une inclusion qui se prétend sans reste, ici une exclusion qui se sait sans espoir. » La contradiction est patente et reste sans explication ! Mais c’est sans doute ce que « le peuple » au sens de laos cherche à maintenir. Et cela contre tous les autres sens de peuple qui ont pour prétention d’arranger les choses mais toujours à l’avantage des uns et au détriment des autres délaissés, voire rejetés. Ainsi, d’un certain point de vue irréductible, « le peuple ne peut appartenir à l’ensemble dans lequel il est par ailleurs en principe inclus depuis toujours ». Agamben conclut : « Seule une politique qui aura su prendre en compte cette scission biopolitique… pourra arrêter cette oscillation et mettre un terme à la guerre civile (stasis) qui divise les peuples et les villes de la terre ».
7./ Laïcisation et humanisation en échec : Déni d’humanité
Demos, c’est tel peuple grec qui invente son politique. Il le fait aussi contre les grandes familles abusivement dominantes et toujours en conflits. Après les tragédies du 1er vingtième siècle, Karl Jaspers ([1931]1951-[1949]1954) retrouve « l’axe axial » de l’humanité, celui des grandes révolutions religieuses et philosophiques s’efforçant de contrôler les politiques meurtrières. Celles-ci se sont alors généralisées passant du temps de guerre au temps de paix. Cela à travers des travaux militairement imposés et à la longue fort meurtriers. L’exploration tentée ici, s’élabore à travers une terminologie pluripolitique entre « hominisation, lai¨cisation, humanisation » en interaction de présence/absence et invention retournée, détournée privativement. À cet égard, les mots-clés cités « ethnos, demos, laos » relèvent d’un développement destinal plurimillénaire de l’humanité en crises syncrétiques, synthèses et articulations. Les mots-clés « ethnos, demos, laos » se maintiennent dans des antagonismes complémentaires, inter-linguistiques, inter-temporels, intercontinentaux. Se maintenant dans cette incroyable intérité multiple, ils sont quasi-devenus anachroniques, intemporels, utopiques et réels. Ils sont solidaires d’une histoire destinale ensembliste rétrospective et prospective, d’ordre à la fois familial, religieux, politique, économique, technique, scientifique et même écologique sans que cela puisse être autrefois compris. « La nouvelle alliance » (Prigogine et Stengers, 1971) se découvre peu à peu depuis le milieu du 19e siècle sous la forme d’un 3e régime de science. Celui-ci reste repoussé. Cependant il continue de se profiler unifiant histoire et préhistoire (ainsi Todd, 2017 et Descola, 2005) unifiant encore aussi bien « anthropologie, biologie et cosmologie » [Lupasco (1960), Morin (2021), Van Lier (2010), Untila (2019), e. a.].
Le 3e régime de science articule et réintègre objectivité et subjectivité à travers géométries non euclidiennes, relativité einsteinienne et physique quantique. Il n’élimine aucun réel connu. De même, une part de l’humanité n’a pas à en éliminer une autre. Elle n’a pas non plus à se positionner en supériorité concernant le monde du vivant ou l’univers matériel. Le guide possible de la pensée de chacun ne peut pas être l’adhésion ou le rejet absolu concernant telle ou telle dimension séparée des autres – religion, politique, économie, etc. Si cela se produit c’est que l’une de ces dimensions séparée apparaît au regard de candidats à la domination comme l’occasion d’un nouveau moment de puissance à saisir de suite. Toutes les grandes institutions humaines historiques se sont érigées en suprême matrice d’unification. Pour cette qualité, elles ont été détournées, accaparées et jouées les unes contre les autres. Non pour ainsi s’améliorer ensemble, ce qui aurait été « laïcisation » en faveur d’un peuple humain s’unifiant dans ses antagonismes complémentaires. Tout au contraire, chacune s’est érigée tour à tour en unification totalitaire détournée par des dominants qui en ont profité. Ils ont au début bénéficié des apports de telle ou telle grande institution (religieuse, politique ou économique, etc.) produisant alors des miracles. Mais ensuite, ses partisans, devenus mégalomaniaques, barrent les exercices féconds des autres matrices d’unification. Cela entraîne une perte d’informations indispensables. D’où, après un temps plus ou moins long de miracles, marasmes et massacres, une définitive incapacité à résoudre les défis de l’humanité en devenir. Laïcité désigne un fait acquis situé, daté. Au-delà de ce résultat, il fallait un mot qui dise que l’indispensable action ainsi amorcée doit se poursuivre. Ce mot n’est pas sécularisation car le terme convient bien à la lutte du politique contre des religions devenues surpuissantes. Le politique résiste puis retourne violement le rapport de force. Le mot manquant nécessaire ne peut qu’être de nouveau issu de laos, c’est « laïcisation ». Il désigne la possibilité d’arrêter ces tourbillons successifs du religieux, du politique, de l’économique, de l’information elle aussi accaparée. Chaque tourbillon dominant court-circuite la seule chose à faire : une coopération articulée, régulée, adaptée aux domaines et aux situations antagonistes et complémentaires. Elle seule peut poursuivre l’humanisation devenue par l’hominisation le destinal de l’humanité. Nous avons esquissé une longue histoire fondatrice d’une Laïcité entière car basée sur le souci du peuple. La laïcisation rejette toute absolutisation de telle ou telle des grandes institutions – religion, famille, politique, économie, technique, science, etc – car cette absolutisation ne peut qu’entraîner la domination du peuple. La laïcisation a vocation à se généraliser. Elle déjoue et repousse chez chacune des institutions de pouvoir tout déni d’humanité. Elle le peut par un dispositif d’appui laïque, institué, sur tout ou partie des autres institutions. « Laïcité » est le talisman incompris qui mène à « laïcisation ». Claire condition pour que, sous hominisation advenue et reconnue, une humanisation étendue, profonde, régulière, puisse arrêter cette hydre de Lerne du déni d’humanité et du mépris du peuple. Citons Agamben : « L’homme est l’animal qui doit se reconnaître humain pour l’être. » Accompagnons Eluard : « Laïcité, j’écris ton nom sur mon écran d’écolier ».
Bibliographie
Agamben G. 1995. Moyens sans fin. Payot
Descola P. 2005. Par-delà nature et culture. Gallimard
Jaspers K. 1951 [1931] La Situation spirituelle de notre temps. Desclée de Brouwer
- 1954 [1949] L’origine et le sens de l’histoire. Plon
Jullien F. 2009. Les transformations silencieuses. Grasset
Kraemer H. 1966. Théologie du laïcat. Genève : Labor et Fides
Prigogine I., Stengers I., 1971, La nouvelle alliance, Gallimard
Todd E. 2017. Où en sommes-nous ? Seuil
Tönnies F. 2010 [1887] Communauté et Société. PUF
Van Lier H. 2010. Anthropogénie. Liège : Les Impressions Nouvelles
Vioulac J. 2018. Approche de la criticité. PUF